Deux villes, pas quarante
La loi a créé les zones à faibles émissions en 2019, puis les a étendues en 2021. Cible affichée : les grandes agglomérations où l’air reste mauvais 1. Sur le papier, 43 territoires sont concernés. Dans les faits, au 1er janvier 2024, deux seulement imposaient une vraie contrainte, Paris et Lyon 2. Les 40 autres sont classés en simple vigilance. Le récit d’une interdiction qui frapperait tout le pays ne colle pas aux chiffres.
Le tri passe par une vignette, Crit’Air. Elle note chaque voiture selon son âge et sa motorisation. Une voiture trop ancienne perd le droit de rouler dans la zone, aux heures fixées. La vignette est attribuée une fois pour toutes, pour la vie du véhicule.
L’air s’améliore, mais pas d’abord grâce à elle
L’air des villes françaises s’est nettement amélioré. Entre 2000 et 2022, les rejets d’oxydes d’azote ont chuté de 60 % 3. À Paris, le nombre d’habitants exposés à un air au-dessus de la limite pour le dioxyde d’azote est passé de 400 000 en 2019 à 5 000 en 2023 25.
Mais l’essentiel de ce progrès ne vient pas de la ZFE. Il vient du renouvellement du parc. Les voitures récentes polluent moins, les normes se durcissent. La seule évaluation française qui isole l’effet propre de la zone parisienne le mesure. Sur le dioxyde d’azote, elle pèse environ 0,9 % de baisse par an, dans une baisse totale d’environ 9 % par an 4. Réel, donc, mais modeste.
Sur les particules fines, l’effet est plus faible encore. La raison est mécanique : 82 % des particules du trafic ne sortent pas du pot d’échappement 4. Elles viennent de l’usure des freins, des pneus, de la route. Une voiture électrique récente en produit autant. La vignette ne peut rien contre cette part.
Elle fait tout de même reculer le diesel 4. Elle agit, mais peu. Un point à ne pas perdre : respecter la limite légale n’est pas respirer un air sain. Les seuils recommandés par l’Organisation mondiale de la santé restent dépassés dans la grande majorité des agglomérations 3.
Le bruit, elle n’y touche pas
La ZFE change qui roule. Pas combien de voitures roulent, ni à quelle vitesse. Or ce sont le nombre et la vitesse qui font le bruit.
Passé 30 à 40 km/h, le moteur ne s’entend presque plus. C’est le contact des pneus sur la route qui domine, et il ne dépend quasiment pas de la motorisation 11. Une voiture électrique lancée fait autant de bruit qu’une thermique. Pour qu’une rue devienne audiblement plus calme, il faudrait retirer 30 à 40 % des véhicules 11. La vignette n’en enlève aucun, elle en change le moteur.
Le bruit routier n’est pourtant pas un détail. Le trafic routier est la première source de bruit dans l’environnement. Ce bruit est tenu pour responsable de 12 000 morts prématurées par an en Europe 12. En France, le bruit coûte chaque année 147 milliards d’euros à la collectivité, dont plus de la moitié pour le seul trafic routier 13. Une agence d’État range tout de même la ZFE parmi les mesures qui aident un peu, sur l’air comme sur le bruit. Elle ne chiffre jamais ce gain en décibels 13. Le vrai levier sur le bruit, c’est la vitesse 11. Pas la vignette.
Ni la place que prennent les voitures
Une Crit’Air 1 toute neuve occupe exactement la même place qu’une vieille Crit’Air 4. Sur la chaussée, au stationnement, la ZFE ne libère pas un mètre carré.
Et la voiture en prend beaucoup. À Paris, la municipalité estime qu’elle occupe environ la moitié de l’espace public, pour environ 13 % des déplacements 14. La municipalité est ici juge et partie, le chiffre est à lire comme le sien. Un décompte technique neutre confirme au moins l’ordre de grandeur pour le stationnement, autour de 8 à 10 % de l’espace en centre d’agglomération 15. Une voiture particulière, elle, passe l’essentiel de son temps à l’arrêt.
Rendre cet espace aux piétons, aux vélos, aux terrasses reste possible. Mais cela passe par d’autres décisions : supprimer du stationnement, piétonniser, abaisser la vitesse. À Paris, la circulation a été divisée par deux depuis la fin des années 1990. La Ville l’attribue à ces aménagements, pas à la ZFE, née en 2019 14.
La santé, là où l’ambition change tout
Sur la santé, l’enjeu est lourd. La pollution de l’air est classée cancérogène certain 5. En France, les estimations publiques lui attribuent environ 40 000 morts par an, par les seules particules fines 6.
Ce que la ZFE y gagne dépend entièrement de son ambition. En Île-de-France, une évaluation chiffre les vies sauvées chaque année selon le niveau retenu. Au plus bas, 20. En écartant les Crit’Air 4, 80. En allant jusqu’aux Crit’Air 3, 280, plus des milliers de cas d’asthme d’enfants évités 7. Ce sont des estimations dans un scénario idéal, la fourchette est large. Le sens reste net : plus la zone vise haut, plus elle sauve. Chaque report de calendrier rabote d’autant ces gains.
À l’étranger, le bilan va dans le même sens. Une synthèse des études sur ces zones trouve un effet le plus constant sur le cœur et les vaisseaux 8. En Allemagne, l’effet mesuré est resté modeste 9. À Londres, la zone n’a fait beaucoup baisser le dioxyde d’azote que là où elle était ambitieuse et payante 10. Toujours le même résultat : sans ambition, peu d’effet.
Qui paie, qui respire
Reste la question qui fâche : pour qui ? Le coût, d’abord. Il tombe sur les ménages modestes, et ce n’est pas une impression. Dans les zones de Paris et Lyon, plus d’une voiture de ménage sur quatre est trop ancienne pour la vignette 16. Chez les 20 % de familles les plus modestes, c’est près de quatre sur dix 16. En face, les flottes d’entreprises ne sont visées qu’à 2 ou 3 % 16.
Dans le 3e arrondissement de Marseille, le plus pauvre de France, plus d’une voiture sur deux est concernée 17. Des aides existent. Mais la moitié de ceux qui y ont droit n’en font pas la demande. Et le reste à payer est souvent trop lourd 17. Une famille loin d’une grande ville, sans métro, dépend de sa voiture pour aller travailler. Pour elle, la contrainte est bien réelle. Ce vécu-là est fondé.
Un récit s’est emparé de ce fait : le peuple contre les ZFE. Il est porté, entre autres, par le secteur automobile et par des élus qui en ont fait un amendement de suppression 19. Les sondages qui l’alimentent sont commandés par des opposants organisés ou par des acteurs du crédit à la voiture 18. Cela n’efface pas le mécontentement, mesuré et réel. Cela éclaire qui a intérêt à le mettre en avant.
Autre versant, moins simple : qui respire ce trafic ? À l’échelle d’une région ou d’une ville entière, les plus modestes sont bien les plus exposés aux particules 20,21. Mais à l’échelle du quartier, tout dépend de la ville. À Lille, à Marseille, ce sont les quartiers pauvres qui prennent le trafic. À Paris, c’est plutôt le centre-ouest aisé, plus dense en circulation 22. Dans les grandes villes, 43 % des cadres habitent près des axes chargés 23. Le raccourci « pauvre égale plus exposé » vaut à grande échelle, pas partout dans le détail.
Une chose est sûre, en revanche, et elle est moins connue. À dose de pollution égale, la mortalité n’est pas la même selon le quartier. À Paris, dans les quartiers les plus pauvres, une même hausse de dioxyde d’azote fait grimper la mortalité d’environ 3 % 24. Dans les quartiers aisés, l’effet n’est pas mesurable 24. Ce n’est pas une affaire d’exposition, mais de fragilité : santé déjà plus abîmée, conditions de vie plus dures. Un air plus propre profite d’abord aux plus fragiles.
Ce qu’elle fait, et ce qu’elle ne fait pas
Au bout du compte, la vignette Crit’Air fait une chose : elle change qui peut rouler. Pas le nombre de voitures, pas le bruit, pas la place qu’elles occupent. Sur l’air, elle aide un peu, et d’autant plus qu’elle vise haut. Sur la santé, elle peut sauver des vies, surtout les plus fragiles. Son coût, lui, tombe d’abord sur ceux qui ont le moins. Aucune de ces deux choses n’efface l’autre.
