En 1938, un chanteur noir américain grave un avertissement. Sa chanson parle de jeunes Noirs faussement accusés d’un crime dans le sud du pays. À la fin, il conseille à ceux qui passent par là de rester « woke », de garder les yeux ouverts 1. Le mot dit alors une chose simple : rester en alerte pour survivre. Presque un siècle plus tard, le même mot sert d’insulte.

Un mot d’alerte, né pour survivre

« Woke », c’est « awake », éveillé, dans l’anglais parlé par les Noirs américains 1. Le sens tient en peu de mots : rester sur ses gardes. Face à l’injustice raciale, à la tromperie, au danger. C’était un outil de survie, pas un slogan.

Les traces écrites remontent aux années 1920. En 1923, un dirigeant noir appelle l’Afrique à « se réveiller » 1. Un journal afro-américain imprime « Stay Woke » en 1924 1. Le mot passe ensuite de chanson en article pendant des décennies 1,2.

En 2017, le grand dictionnaire d’Oxford l’ajoute officiellement 3. Sa définition : d’abord « bien informé », puis « attentif au racisme et à l’injustice » 3. Un dictionnaire américain de référence dit presque la même chose : « conscient des faits importants, surtout en matière de justice raciale et sociale » 1.

Le mot devient courant en 2014, après la mort de Michael Brown à Ferguson 1. Des militants s’en emparent. « Rester woke » devient un mot d’ordre : voir l’injustice et la nommer 1. À ce stade, c’est une fierté revendiquée, pas une injure.

Le retournement en insulte

Puis le sens bascule. À partir des années 2010, une partie de la droite anglophone en fait un mot-repoussoir 1,5. En Floride, le gouverneur fait voter un « Stop WOKE Act » en 2022. Il lance une formule : son État est « l’endroit où le woke vient mourir » 8. Au Royaume-Uni, le président du parti conservateur compare début 2022 l’« idéologie woke » au maoïsme 6.

Mais dès qu’une définition précise est demandée, elle se dérobe. En 2023, une autrice qui a pourtant écrit un livre contre le wokisme cale en direct à la télévision. « Woke, c’est en gros l’idée que… euh… » Elle finit par lâcher : « très difficile à définir » 7.

Au procès d’un procureur suspendu par le gouverneur de Floride, ses propres conseillers donnent des définitions différentes 8. L’un décrit « la croyance qu’il existe des injustices systémiques et le besoin d’y remédier » 8. C’est presque le sens progressiste d’origine. Le camp du gouverneur ne conteste pas cette définition. Il conteste la réalité même de ces injustices. Son conseiller juridique le précise : le gouverneur ne croit pas qu’elles existent 8.

Et le public ? Aux États-Unis, une enquête de 2023 tranche. 56 % définissent « woke » comme « informé, conscient des injustices ». 39 % y voient « trop politiquement correct » 4. Le clivage suit les camps politiques. Le sens d’insulte reste un usage partisan, pas une évidence partagée.

En France, le mot devient un « isme »

La France n’emploie pas le mot comme les États-Unis. L’anglais garde un adjectif, « woke ». Le français, lui, forge un nom : « wokisme » 10. Le suffixe « -isme » sert à désigner une doctrine 10. Le mot arrive donc d’emblée chargé, comme un système à combattre.

Le dictionnaire Le Robert l’intègre en 2023, avec une étiquette : « anglicisme, souvent péjoratif » 9. Un dictionnaire public québécois, lui, en donne une définition neutre 10. Même mot, deux marques d’usage opposées.

En France, le mot entre dans le débat par la politique. En octobre 2021, le ministre de l’Éducation lance un cercle de réflexion « pour combattre le wokisme » 11. Aucune définition n’est donnée 11.

À ce moment-là, le mot est presque inconnu du grand public. En février 2021, un sondage mesure que 14 % des Français ont entendu parler de « la pensée woke ». 6 % seulement voient de quoi il s’agit 12. Une réserve s’impose sur ce chiffre. C’était le tout début de son arrivée. Aucune enquête récente ne dit où en est cette connaissance aujourd’hui.

Derrière le mot, pas une doctrine, des courants

Que recouvre le mot, au fond ? Pas une idéologie unique et organisée. Plutôt un paquet de courants distincts, rangés de l’extérieur sous une même étiquette.

L’intersectionnalité, par exemple, naît en 1989 dans un article de droit américain 13. Les politiques identitaires apparaissent comme formule à la fin des années 1970 14. Elles rassemblent des sources séparées, parfois en désaccord entre elles 14. Ces traditions s’empruntent des idées, mais elles gardent des dates, des auteurs et des buts différents 13,14. Ce n’est pas un bloc.

Même les chercheurs qui prennent le phénomène au sérieux ne décrivent pas une doctrine revendiquée 15,16. L’un parle d’une « synthèse » de trois traditions intellectuelles 15. Un autre y voit surtout un fait de classe, propre à certains métiers du diplôme 16. Aucun ne trouve un mouvement organisé qui porterait ce nom.

L’idée d’une « idéologie woke » unifiée est surtout portée, en France, par des acteurs engagés dans le combat contre elle 17,18. Un cercle libéral-conservateur parle d’un « marxisme racialisé » 17. Un collectif publie un « manifeste de l’anti-wokisme » 18. Ce sont des prises de position, pas des constats neutres. À l’inverse, des chercheurs français le disent : « nul ne s’en revendique » 19. Le terme est d’abord employé par ceux qui le combattent 20. Entre ces lectures opposées, le mot lui-même reste flou.

« Woke » et « cancel culture » : deux choses différentes

Les deux mots sont souvent confondus. Ce sont pourtant deux notions distinctes.

La « cancel culture », c’est le retrait de soutien à une personne publique. Un boycott, un refus de la promouvoir, après un propos ou un comportement jugé inacceptable 21. Le mot vient d’utilisateurs noirs de Twitter, puis se répand avec le mouvement #MeToo 21. Un dictionnaire américain l’enregistre en 2021 21.

Une lecture répandue sépare les deux ainsi : « woke » désignerait des idées et des buts, la « cancel culture » un moyen, une tactique employée par certains militants 22. Une autre analyse conteste jusqu’à l’ampleur du phénomène, qu’elle décrit comme une vieille peur remise au goût du jour 24.

Que disent les chiffres ? Les seules données précises portent sur l’université américaine. Un décompte tenu par une association de défense de la liberté d’expression recense les tentatives de sanction contre des universitaires 23. Le résultat : 4 cas en 2000, un pic de 213 en 2021, puis 145 en 2022 23. Quelques centaines de cas par an, pas un raz-de-marée.

Un fait dérange le récit courant. Sur vingt ans, une majorité de ces attaques venaient de la gauche du chercheur visé, 52 % contre 41 % 23. Mais en 2021 et en 2022, elles venaient plus souvent de la droite 23. Une nuance pour 2021. Le pic de droite tient en bonne partie à une seule campagne militante. Sans elle, la gauche repasserait devant cette année-là 23. Les pressions nées sur le campus penchent à gauche. Celles qui viennent du dehors, du public ou du pouvoir, penchent à droite 23. Une limite tout de même. Ce décompte range ensemble une pétition et un licenciement. Et il ne couvre que les États-Unis 23.

Ce que les chiffres mesurent, et ce qu’ils ne mesurent pas

Reste une question : tout cela pèse-t-il sur la vie des gens ? Là, les chiffres changent de nature.

Beaucoup d’Américains disent taire leurs opinions par peur : 62 % en 2020, 77 % chez les électeurs républicains 25. Un tiers des actifs craignent pour leur carrière 25. Le chiffre est fort. Mais il mesure un ressenti, pas des sanctions réelles. Le mot « woke » n’y est jamais cité, ni la « cancel culture ». Le lien entre cette peur déclarée et ces mots n’est pas établi 25.

Une autre enquête le confirme : le sens même de « cancel culture » dépend du camp 26. Pour les uns, c’est demander des comptes. Pour les autres, une punition injuste 26.

En France, la diffusion du mot est datée. Il s’installe dans les médias autour de 2021, dans le sillage des déclarations du ministre 27. Des travaux universitaires mesurent cette montée et son basculement vers le sens négatif 28.

Un mot revenu à son point de départ

Le mot est né comme un avertissement entre Noirs américains : ouvre les yeux. Il est aujourd’hui brandi comme une insulte par ceux qui le combattent. Et pourtant, dans les sondages, une majorité de gens y entend encore son premier sens : être conscient des injustices 4.