Le nombre de visas accordés aux Algériens revient dans chaque débat. Autour de ce chiffre, il y a une confusion qui change tout. Et un blocage réel, qui se joue ailleurs.

Un visa n’est pas une installation

Un visa de court séjour autorise à entrer, pas à rester. C’est un droit de passage. Quatre-vingt-dix jours au maximum, sur six mois. La règle officielle est nette : « le visa Schengen ne vous autorise pas à vous installer en France »1. Tourisme, affaires, visite à la famille. Rien de plus.

Ces visas de court séjour forment plus de neuf visas algériens sur dix2,3. Le reste, le long séjour, est marginal. En 2025, il pèse 9 % du total3. Et il sert d’abord aux études. Près d’un visa long séjour sur deux est un visa étudiant3. Le motif familial vient ensuite. L’installation durable est une petite part d’une petite part.

Un visa délivré n’est donc pas un immigré de plus. C’est le point que le débat efface le plus souvent.

Le compte réel

Combien la France en délivre-t-elle ? Le chiffre bouge beaucoup. Il a chuté pendant le covid, puis rebondi. 63 649 visas en 2021. 250 095 en 2024. Puis un repli à 204 243 en 2025, soit 18 % de moins2,3. Pas une hausse continue, une courbe en dents de scie.

L’Algérie reste dans le peloton de tête des nationalités. Troisième pays en 2024, quatrième en 2025, derrière la Chine et le Maroc2,3. Jamais en tête, mais toujours haut. La France est aussi de loin le premier pays Schengen où les Algériens déposent leurs demandes, devant l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie4. Déposer beaucoup de demandes et obtenir beaucoup de visas, ce n’est pas la même chose.

Car un chiffre est peu cité. En 2024, la France a refusé 34,8 % des demandes algériennes2. Plus d’une sur trois. C’est le taux le plus élevé du Maghreb, devant la Tunisie (21,2 %) et le Maroc (12,5 %)2. Et plus du double de la moyenne française, toutes nationalités confondues (16,8 %)2. Un accès « privilégié » laisserait une autre trace dans les chiffres.

Le « 40 % pour soin » n’existe pas

Un chiffre a beaucoup circulé. Jordan Bardella a affirmé que 40 % des visas algériens étaient des « visas pour soin ». Ce chiffre est faux. La France ne délivre aucun visa pour soin5. Le soin durable relève d’un titre de séjour, pas d’un visa. Ce sont deux documents différents.

Les titres pour raison médicale existent, eux. Ils pèsent 4 à 7 % des titres accordés aux Algériens, selon le périmètre retenu5. Rapporté à l’ensemble des visas et des titres, cette part tombe autour de 1,3 %5. Loin, très loin des 40 %. L’écart vient d’une confusion entre le visa, qui sert à entrer, et le titre de séjour, qui sert à rester.

L’accord de 1968 ne parle pas de ces visas

Le débat s’est déplacé vers un texte : l’accord franco-algérien de 1968. Il est présenté comme un privilège à supprimer. Mais cet accord ne règle pas les visas de court séjour6. Il règle le séjour, c’est-à-dire les certificats de résidence des Algériens déjà installés6.

L’histoire est même l’inverse du récit courant. L’obligation de visa a été imposée aux Algériens en 1986, après des attentats6. Elle a été étendue au long séjour en 19946. Sur les visas, le régime algérien est devenu moins favorable, pas plus6.

L’accord reste plus avantageux sur un point : le regroupement familial, et ce depuis 19766. Ni privilège scandaleux, ni texte anodin. Un régime particulier sur le séjour, plus dur sur les visas. Les deux à la fois.

Le vrai blocage est ailleurs

Reste un chiffre que le camp restrictif avance, et il est exact. En 2022, 58 700 obligations de quitter le territoire visaient des Algériens7. Près de 44 % du total7. Première nationalité concernée. Le chiffre est officiel, il vient de la Cour des comptes7.

Mais il faut le suivre jusqu’au bout. Environ 4 % seulement de ces obligations ont été exécutées7. Pourquoi ? En 2023, 96 % des éloignements annulés l’ont été pour une seule raison : le refus algérien de délivrer les laissez-passer consulaires7. Sans ce document, l’expulsion n’a pas lieu.

Le point de blocage n’est donc pas le nombre de visas que la France accorde. C’est le refus d’Alger de reprendre ses ressortissants. Deux sujets distincts, souvent fondus en un seul.

Comment le chiffre est devenu une arme

Le visa est passé d’outil technique à argument. En 2021, l’exécutif instruit les consulats de refuser un visa sur deux aux demandeurs algériens4. Objectif affiché : forcer Alger à coopérer sur les expulsions. La Cour des comptes a jugé son efficacité « limitée »2. La mesure a été levée dès décembre 2022, après négociation4. Un levier de circonstance, pas une politique de fond.

Ensuite, la cible se déplace vers l’accord de 1968. Puis vient l’escalade de 2025 : expulsions croisées de diplomates, suspension d’un accord sur les passeports officiels9. Chaque camp impute la rupture à l’autre9.

Le 30 octobre 2025, l’Assemblée adopte une résolution du Rassemblement national demandant la dénonciation de l’accord de 1968. Par 185 voix contre 1848. Une première pour un texte du RN8.

« C’est une journée qu’on peut qualifier d’historique pour le RN. »

Marine Le Pen, RN

Le texte est symbolique. Il n’a aucune valeur contraignante pour le gouvernement8. Le Premier ministre a dit « respecter » le vote, tout en privilégiant une renégociation8.

Un même chiffre a servi de preuve à des camps opposés. À chaque étape, une donnée technique a été enveloppée d’un cadrage. L’exécutif, le Rassemblement national, l’État algérien : chacun défend son propre bilan, aucun n’est un arbitre neutre de ses propres décisions. Les données mesurées, elles, tiennent en trois faits. Ces visas servent surtout aux visites familiales et aux études. Plus d’une demande sur trois est refusée. Et le blocage réel se joue sur la réadmission, pas sur leur nombre.