En 2023 et 2024, un navire a remonté des carottes de boue des plaines abyssales du Pacifique 2. Rien qu’un peu de sédiment noir, ramené du fond de l’océan. Dedans vivait un peuple entier que personne n’avait jamais décrit. Onze mille sortes de virus, presque toutes absentes des catalogues de la science 1.

Un peuple de virus, et aucun danger pour l’être humain

Le mot virus fait peur. Ceux-là ne devraient pas. Près de 95 % des virus trouvés dans ces sédiments sont des phages 1. Un phage ne s’attaque qu’aux bactéries et aux microbes. Jamais à l’être humain.

La vie cachée des océans dont il est question ici n’est donc pas une menace. C’est un étage invisible du vivant. Un peuple microscopique qui grouille là où la lumière ne descend plus.

Onze mille formes de vie, presque toutes hors catalogue

Les chercheurs ont recensé 11 742 sortes de virus dans soixante échantillons de boue 1. Sur ce total, 99,3 % ne figurent dans aucune base de données connue 1.

Le chiffre est spectaculaire. Il demande une précision honnête. Inconnu veut dire ici absent des catalogues de la science, pas forcément nouveau pour elle. La différence n’est pas un détail. Elle dit à quel point les bases de données sur le fond des océans sont pauvres.

La vraie trouvaille n’est donc pas une collection d’espèces neuves. C’est la mesure de tout ce qui reste à connaître, tout au fond de l’océan.

Des gardiens invisibles de l’océan

Ces virus restent mal connus. Leur métier l’est davantage. Les virus sont les êtres vivants les plus nombreux de l’océan. Les mers en abritent environ dix puissance trente, un nombre suivi de trente zéros 3. Chaque jour, ils élimineraient près d’un cinquième des micro-organismes marins, selon une estimation à l’échelle du globe qui date de 2007 3.

Au fond des océans, leur rôle pèse encore plus lourd. Dans les sédiments des grands fonds, les infections virales détruisent environ 80 % de ce que produisent les bactéries 4. Sous mille mètres de profondeur, presque tout ce que fabriquent ces bactéries finit en débris 4. Ces débris nourrissent un milieu très pauvre en nourriture.

En recyclant ainsi la matière, les virus déplacent chaque année entre 370 et 630 millions de tonnes de carbone 4. Ces chiffres sont des estimations anciennes, mesurées ailleurs dans le monde, pas sur cette zone précise. Ils donnent l’ordre de grandeur d’un travail discret et permanent.

Ce qu’ils feraient dans la boue du Pacifique

Dans les sédiments de Clarion-Clipperton, ces virus s’en prendraient à des bactéries qui font tourner les cycles du carbone, de l’azote, du soufre et des métaux 1. Le conditionnel compte. Les scientifiques le déduisent de l’ADN lu en laboratoire. Ils ne l’ont pas observé sur place 1.

Autre indice curieux. Beaucoup de ces microbes semblent porter des gènes pour tolérer les métaux, le nickel surtout 1. Un trait logique dans un fond tapissé de nodules métalliques. Là encore, c’est déduit, pas démontré.

Chaque abysse, son propre monde

Une surprise s’ajoute aux autres. Ce peuple viral ne ressemble presque pas à celui des autres grands fonds déjà étudiés. Seuls 4 % de ses protéines se retrouvent dans un autre fond marin connu 1.

Autrement dit, chaque coin des abysses pourrait abriter son propre monde microscopique, largement inédit. La carte du vivant marin est encore presque blanche à ces profondeurs.

Un monde à peine entrevu

Cette boue n’est pas prélevée n’importe où. La zone de Clarion-Clipperton est la plus grande réserve mondiale visée par les projets de minage des grands fonds. Dix-sept des trente et un contrats d’exploration délivrés dans le monde s’y trouvent 1. Les auteurs de l’étude, financés par l’administration chinoise de l’océan profond, présentent eux-mêmes leur travail comme une photographie de référence avant toute exploitation 1. La formule est la leur, et vaut ce que vaut le point de vue d’un acteur intéressé.

Reste le vertige. Dans quelques grammes de sédiment remontés du noir, onze mille formes de vie que nul n’avait répertoriées. La vie cachée des océans n’est pas une légende. Elle est là, bien réelle, et la vraie découverte du jour tient en une phrase simple. Ce monde du fond, on commence à peine à savoir qu’on ne le connaît pas.