Une mosquée sous la mosquée
Le chantier a commencé le 3 juillet 2023 2. Une équipe de huit personnes, pour comprendre un seul bâtiment 2. Classée en 2015, la mosquée de Tsingoni passe pour la plus ancienne du territoire français 3. On la datait du XVIe siècle. La fouille a montré qu’on s’arrêtait trop tard.
Sous le sol, il y avait une première mosquée en pierre. Elle est bien antérieure à la période des sultans 1. Les premières traces d’occupation du lieu remontent au XIIe ou au XIIIe siècle, et la petite mosquée de pierre a été bâtie entre la fin du XIIe et le XIVe siècle selon les mesures 1,2. La fourchette reste large, et le rapport ne la referme pas. Mais le fait tient : on priait ici, dans un édifice de pierre, bien avant les sultanats.
Le lieu n’a presque jamais cessé de servir. La fouille a lu cinq grandes phases, du Moyen Âge à aujourd’hui 1. Un même lieu de culte, reconstruit couche sur couche pendant près de huit siècles. C’est cela, la trouvaille : une histoire longue, matérielle et datée, là où l’île était « peu documentée » 1.
Le point de départ était pourtant maigre. Le premier chantier d’archéologie de toute l’île date de 2016, prescrit par le préfet 1,2. Rien avant. Chaque coup de truelle écrit donc une page qui n’existait pas.
Une île du grand large
La première mosquée est de type swahili : pas de tour, pas de minaret, une salle unique 2. Ses murs mêlent le grès de plage, le corail et le basalte 1,2. Les mêmes matériaux, le même plan que d’autres mosquées de la côte est-africaine, à la même époque 1.
Ce détail dit beaucoup. Mayotte est la plus orientale des quatre îles des Comores 1. Sa culture croise trois mondes : la côte est de l’Afrique, l’Asie du Sud-Est, l’Afrique bantoue 1. L’île n’était pas un caillou perdu. Elle tenait sa place dans un réseau de commerce et de foi qui courait de l’Afrique à Madagascar. La fouille de Tsingoni éclaire ce grand mouvement : comment l’islam est venu, comment des pouvoirs locaux se sont formés le long de cette côte 1.
Le mihrab de 1538
À partir du XVIe siècle, Tsingoni change d’échelle. La ville devient la capitale du sultanat de Mayotte et amorce sa séparation d’avec Anjouan 1. La mosquée grandit avec elle. On lui ajoute deux ailes sur les côtés, une aile au sud, des piliers massifs 1,2. Le tout posé sur les fondations de l’ancienne. Le neuf sur le vieux, sans rien effacer.
C’est de cette époque que vient la plus belle preuve du chantier. Un nouveau mihrab, la niche qui indique la direction de La Mecque, sculpté d’entrelacs. De part et d’autre, deux inscriptions gravent le nom d’un sultan et l’an 944 de l’hégire, soit 1538 1,3. Deux sources qui ne se sont pas concertées, la fouille et l’acte de classement, donnent la même date 1,3. C’est le fait le plus solide du dossier.
Sous les couches de peinture, les archéologues ont dégagé les entrelacs d’origine et leurs couleurs : du rouge, du bleu, du blanc 1. Autour, une société déjà structurée. Six tombes aux abords, dont les défunts reposent sur le côté droit, la tête vers La Mecque, selon le rite musulman 2. On ignore encore de quand elles datent 2. Deux mausolées abritent des proches du sultan Haïssa 2. Le rapport lit dans cette mosquée agrandie « un contexte d’affirmation du pouvoir » et de consolidation de l’islam sunnite dans l’archipel 1. C’est sa lecture, prudente, d’un lieu devenu vitrine d’un royaume.
Un lieu encore vivant
L’histoire n’est pas qu’ancienne. Les textes racontent un fort déclin de Tsingoni à partir du XVIIIe siècle 1. La mosquée est laissée à l’abandon, puis entièrement restaurée entre le XIXe et le début du XXe siècle 1. La fouille en a même retrouvé la trace : des trous d’échafaudage creusés dans le sol du XVIe siècle 1. Le minaret qu’on voit aujourd’hui, lui, ne date que de 1991 1.
Le plus émouvant se cachait dans une petite niche murée. Des pages pliées d’un même Coran, deux sourates, et un clou de fer 1. Ce n’est pas un trésor médiéval. Le Coran est imprimé, postérieur à 1924 1. Le geste, lui, est très ancien dans l’esprit : un dépôt de dévotion pour protéger le sanctuaire. Le rapport y voit un aperçu du syncrétisme mahorais, « à la croisée de l’islam et de pratiques animistes » 1. Une foi vécue, qui a continué de déposer ses offrandes dans les murs bien après les sultans.
Voilà ce que rend la fouille de Tsingoni. Non pas une relique de plus, mais une profondeur. Une île qui, du Moyen Âge à aujourd’hui, a prié, commercé et bâti sur le même rocher, et qui tient enfin, gravée dans la pierre et datée, une part d’histoire qu’aucun texte ne lui avait donnée.
