La porte la moins empruntée
Aller sur un site d’information en tapant son adresse est devenu rare. C’est même la porte la moins fréquentée. Une enquête annuelle de référence mesure ces habitudes, par sondage, dans 48 pays 1. En 2024, l’accès direct à un média pesait 22 % des entrées vers l’actualité. Les réseaux sociaux en captaient 29 %. Les moteurs et agrégateurs, 33 %. L’accès direct recule dans la durée, d’environ dix points depuis 2018.
En France, la télévision reste en tête, à 59 %. Les réseaux sociaux sont la source principale pour 19 % des gens. Mais chez les 18-24 ans, dans le monde, ils passent devant tout le reste, à 44 %.
Ces chiffres sont déclaratifs. Ils décrivent des comportements, ils ne prouvent pas une cause. Deux constats accompagnent toutefois cette bascule. Quatre personnes sur dix disent éviter l’actualité, un record. Près de six sur dix se disent incapables de trier le vrai du faux en ligne. La porte latérale se concentre aussi sur peu d’acteurs. Six réseaux captent chacun plus de 10 % de l’audience d’actualité, contre deux il y a dix ans.
Un format que personne ne possède
L’outil pour contourner ce tri existe depuis vingt ans. Il s’appelle le flux, RSS ou Atom. Le principe est simple. Chaque site publie la liste de ses nouvelles publications à une adresse fixe. Un logiciel choisi par le lecteur va la chercher, à intervalles réguliers. Aucune plateforme ne s’interpose. C’est le lecteur qui fixe sa liste de sources et leur ordre.
Le point décisif tient au statut de ce format. RSS est un texte technique public, figé depuis 2009, libre d’usage 2. Un conseil indépendant le maintient, à partir d’un document né dans une université américaine. Atom, lui, est une norme officielle de l’organisme qui standardise l’internet, publiée en 2005 3. Aucune entreprise ne détient ces formats.
C’est la différence de fond avec un service privé. Un réseau social peut changer ses règles, trier autrement, ou disparaître. Un standard ouvert, non. Il appartient à tous ceux qui l’utilisent.
Ce qu’un service fermé peut décider seul
La démonstration n’est pas théorique. Elle a eu lieu en 2013. Google exploitait alors un lecteur de flux très suivi, Google Reader. Le 13 mars 2013, l’entreprise annonce sa fermeture, effective le 1er juillet 4. Le motif avancé par Google est une « baisse d’usage ». Cette raison venait de l’entreprise elle-même. Elle fut contestée à l’époque, et reste invérifiable de l’extérieur.
La réaction fut vive. Une pétition en ligne a réuni plus de cent mille signatures en deux jours. Un service concurrent, Feedly, a revendiqué 500 000 nouveaux venus en 48 heures, un chiffre qu’il a lui-même annoncé.
L’essentiel est ailleurs. Le service fermé a disparu sur décision unilatérale, avec moins de quatre mois de préavis. Le format ouvert, lui, a survécu. Les abonnements étaient exportables, et les lecteurs ont migré ailleurs. Dépendre d’un produit privé, c’est accepter qu’il ferme un jour. Dépendre d’un standard ouvert, non.
Les outils, appareil par appareil
Ces logiciels existent, gratuits et pour la plupart libres. Ceux nommés ici sont des exemples, il en existe beaucoup d’autres. Ce sont ici les descriptions éditeurs. Les faits techniques (licence, plateforme, stockage) sont vérifiables.
Sur ordinateur. Pour lire seulement des flux, il existe des lecteurs dédiés. RSS Guard, libre, fonctionne sous Windows, Linux et macOS 12. Fluent Reader, libre aussi, s’installe gratuitement sous Windows par le magasin de Microsoft 13. Sur Mac, il y a NetNewsWire, le même que sur iPhone 6. Autre voie, Thunderbird. C’est d’abord une messagerie, qui réunit courrier, agendas et contacts 14. Elle lit aussi les flux, ce qui est commode pour qui s’en sert déjà pour son courrier 5. On crée un « compte de flux », on colle l’adresse d’un flux, ses articles arrivent comme des e-mails. Ils sont stockés sur la machine, pas sur un serveur qui trie. Thunderbird fonctionne sous Windows, macOS et Linux.
Sur téléphone. Deux applications libres, une par système. Sur iPhone, NetNewsWire récupère les flux en direct, sans compte obligatoire 6. Sur Android, Feeder fait de même, sans compte ni serveur distant, avec lecture hors ligne 7. Les deux sont gratuites.
Dans le navigateur, une surprise. Contrairement à ce que beaucoup croient, Firefox, Safari et Chrome ne lisent pas les flux tout seuls. Firefox a retiré cette fonction fin 2018. Safari l’avait fait dès 2012. Chrome n’en a jamais eu sur ordinateur 9. Il y faut une extension. Vivaldi fait exception : sa messagerie intégrée lit les flux, une fois activée 15. Pour Firefox, Livemarks est libre, gratuite et recommandée par Mozilla 16. Elle range les articles de chaque flux dans un dossier de marque-pages, sans lecteur en pleine page. Pour Chrome, l’extension RSS Feed Reader lit les flux 17. Elle n’est pas libre et a des options payantes. Sa fiche sur le magasin de Google déclare gérer des données personnelles (identité, localisation, activité, entre autres) 17. Edge, Brave et Vivaldi installent aussi les extensions de ce magasin 18,19,23.
Pour aller plus loin, mais pas pour tout le monde. L’échelon le plus abouti s’appelle FreshRSS 8. C’est un agrégateur que l’on installe sur son propre serveur, même minuscule, jusqu’à un Raspberry Pi. Tout reste chez soi. Mais il faut installer et entretenir ce serveur, le sécuriser, le sauvegarder. Cela suppose une vraie compétence technique. Ce n’est donc pas simple pour tout le monde, et rien n’oblige à y venir.
Pour s’abonner, l’adresse du site. Avec plusieurs de ces logiciels, nul besoin de dénicher une adresse technique. Le site pose dans ses pages une ligne de code, invisible à l’écran, qui annonce son flux 20,21. RSS Guard, NetNewsWire, FreshRSS et Feeder la lisent. On leur donne l’adresse du site, ils trouvent le flux seuls 24,25,26,27. Livemarks et RSS Feed Reader repèrent le flux de la page visitée 16,17. Limite : un site qui ne pose pas cette ligne n’est pas trouvé ainsi 20.
Et les podcasts. Un podcast diffusé par flux repose sur le même format. Chaque épisode y joint son fichier audio 2,22. Plusieurs de ces lecteurs suivent donc aussi les podcasts. RSS Guard les fait écouter dans son lecteur intégré, sous Windows et macOS 12,28. RSS Feed Reader a un lecteur audio pour les podcasts 17. Feeder fait écouter les fichiers audio joints aux articles 25. FreshRSS permet de suivre des podcasts 8.
Choisir ses sources, une forme de souveraineté
Reste la question de fond. Pourquoi cela compte. Un fait, d’abord. Le propriétaire d’un grand réseau tient à la fois l’infrastructure et une audience de masse. Une étude sur données publiques a repéré une bascule datée, le 13 juillet 2024. Après cette date, les vues du compte de ce propriétaire ont bondi de 138 %. C’est loin devant les autres comptes politiques suivis 10. Ses auteurs posent eux-mêmes la limite. C’est une corrélation dans le temps, pas la preuve d’un réglage d’algorithme. Le fait demeure. Celui qui tient le tuyau peut tourner le bouton.
La même prudence vaut pour l’autre bord. Un rapport parlementaire, rendu public le 15 juillet 2026, chiffre une forte dépendance des administrations et des entreprises européennes à des acteurs américains 11. Ce rapport vient d’une commission où l’opposition est majoritaire, et il associe des parties prenantes. Ses chiffres sont un point de vue à vérifier, pas un constat neutre.
Le reste tient en une phrase. Confier sa fenêtre sur le monde à un tri privé, c’est déléguer le choix de ce qu’on voit. Choisir ses sources et leur ordre, avec un format que personne ne possède, c’est reprendre ce choix. Le flux ne convertira personne, et il ne remplacera pas tout. Il reste minoritaire, et aucun chiffre fiable ne mesure son usage. Mais il rend une chose concrète, la main sur sa propre lecture.
