Un homme, entre 45 et 64 ans, éleveur de bovins. C’est le portrait qui revient le plus souvent derrière les chiffres du suicide agricole en France 5. Un métier, un âge, un visage qui se répète. Derrière, une souffrance réelle, et lourde.

Un risque de suicide bien réel, et chiffré

Les agriculteurs se donnent la mort plus que les autres. Le fait est établi, et par leur propre assureur social. Chez les 15 à 64 ans du régime agricole, le risque de mourir par suicide dépasse de 43,2 % celui des autres actifs du même âge 4. À sexe et âge comparables. En 2016, cet organisme a compté 529 décès 4.

Le portrait des morts est net. Surtout des hommes de 45 à 64 ans. Surtout dans l’élevage bovin, lait et viande 5. L’ordre de grandeur cité par les institutions parle d’un suicide d’agriculteur tous les deux jours, un repère que les études elles-mêmes disent difficile à figer 5,7.

Les tentatives, elles, dessinent l’inverse. Elles touchent surtout les femmes, et les adolescentes de 15 à 19 ans 6. Deux réalités distinctes.

La dépression aussi frappe fort. Une étude nationale la repère chez 7,76 % des exploitants sur la période étudiée 1. Plus chez les femmes. Plus dans les élevages. Ce chiffre ne compte que les cas soignés, le nombre réel est sans doute plus haut.

La piste des pesticides : ce qu’on sait, ce qu’on ignore

Une idée circule depuis des années. Les produits que les agriculteurs manipulent joueraient un rôle dans cette détresse. La question est légitime. Mais aucune étude française ne l’a démontré à l’échelle du pays.

L’étude nationale sur la dépression ne mesure pas les pesticides 1. Elle relie des métiers, pas des produits chimiques. Et les métiers les plus touchés sont les élevages, pas les cultures les plus traitées.

Une seule enquête française a vraiment mesuré l’exposition. Elle a suivi 567 viticulteurs de la région de Bordeaux 2. Chez les plus longuement exposés aux herbicides, elle trouve plus de dépression, un effet qui grandit avec les années. Un signal, sur un petit groupe. Le résultat d’ensemble n’atteint pas le seuil habituel de certitude. Et cette enquête ne dit rien du suicide.

L’institut public de recherche médicale a dressé l’état des connaissances en 2021. Il retient une présomption « moyenne » de lien entre l’exposition au travail et les troubles anxieux et dépressifs 3. Moyenne veut dire plausible, pas prouvé. Et cela vise l’anxiété et la dépression, pas le suicide.

Rien de tout cela ne blanchit les pesticides. Rien ne les condamne non plus. La démonstration manque, et le manque vaut pour les deux camps.

Ce que les institutions désignent, elles

Quand les études cherchent les causes du suicide, elles trouvent autre chose. D’abord la maladie. Chez les 15 à 64 ans, une dépression multiplie le risque de suicide par 12,6 4. C’est le premier facteur de risque repéré.

Ensuite, les conditions de vie. Un rapport du Sénat les résume sans détour. Un revenu minime pour une charge de travail énorme. Un modèle qui pousse à l’endettement, parfois au surendettement. Un isolement très marqué 7.

Le même rapport pointe un autre poids. Le sentiment d’être montré du doigt, qu’il nomme l’agribashing et range parmi les facteurs aggravants 7. Ce rapport défend le monde agricole, il n’est pas neutre sur ce terrain. Le sentiment d’abandon qu’il décrit, lui, rejoint les chiffres : un métier isolé, tenu à l’écart.

Aucun de ces travaux ne range les pesticides parmi les causes du suicide agricole 4,7. Ce qui revient, encore et encore, c’est l’étau économique, la maladie et l’isolement.

L’outil qui pourrait trancher n’a rien rendu

Alors, cette « étude menée à l’échelle de la France » ? Elle se construit en ce moment. La statistique publique bâtit un fichier inédit. Il croise l’exposition aux produits des ménages agricoles avec leurs données de santé 8. De façon exhaustive. Les familles comprises. Vingt ans d’activité, vingt ans de suivi médical.

Son but affiché : mesurer enfin les effets de ces produits sur la santé 8. À ce jour, il n’a rien publié. Pas un résultat sur la dépression, pas un sur le suicide.

Ce vide n’est pas un secret que l’on cacherait. C’est un chantier ouvert, et assumé comme tel. En attendant qu’il parle, les chiffres solides disent une chose. Des agriculteurs meurent, plus que les autres. Et ce que les études documentent d’abord, ce sont la maladie, les dettes et l’isolement.