Cinq œuvres adorées ont un point commun. Star Wars, Star Trek, les X-Men, Warhammer 40 000 et Judge Dredd. Leurs créateurs les ont voulues critiques de l’autorité, ou favorables aux minorités. Ils l’ont dit, souvent, et par écrit. Puis une partie du public a lu le contraire.
Judge Dredd, le flic conçu pour dégoûter
Dredd paraît le 5 mars 1977, dans l’hebdomadaire britannique 2000 AD 2. Scénario de John Wagner, dessin de Carlos Ezquerra. Le personnage est le flic autoritaire poussé à l’extrême 4.
Wagner l’écrit pour mettre le lecteur mal à l’aise. Son but, dit-il : « montrer quel salaud Dredd est vraiment » et « laisser au lecteur un mauvais goût dans la bouche » 1.
Le costume aussi porte le message. L’aigle sur l’épaule est l’oiseau national américain. C’est aussi, explique Ezquerra, « le symbole fasciste de Franco », de l’Italie de Mussolini, de l’Allemagne nazie 3. Le dessinateur a grandi sous la dictature franquiste.
Puis vient le constat de 1988. Le lecteur prend Dredd au premier degré. Il l’admire au lieu de s’en méfier.
« On se demande si nos lecteurs ne sont pas plus à droite que nous. »
Plus tard, la bande dessinée est jugée prophétique, citée à propos de police militarisée et de surveillance. Avec un risque, relevé par une analyse universitaire : que des lecteurs voient la police toute-puissante comme une solution, pas comme un avertissement 4. Le film de 1995, avec Stallone, est rejeté par Wagner lui-même (« j’ai détesté cette intrigue ») 2. Celui de 2012 est mieux reçu, mais un essayiste le juge vidé de sa satire : « Dredd n’est pas une critique de la botte. Il est la botte » 5.
Star Wars, une mise en garde politique
George Lucas écrit le scénario début 1973, en plein Watergate 6. Sa question, dit-il : comment une démocratie se transforme en dictature. Sa réponse : « Les démocraties ne sont pas renversées, elles se donnent » 6. Il a modelé l’empereur Palpatine sur le président Nixon 6.
L’Empire, pour lui, n’est pas l’ennemi lointain. En 2018, il le redit à un confrère cinéaste : « Quand je l’ai fait, ils étaient les Vietcong. C’était tout le propos. » Les rebelles, ce sont les petits. L’empire high-tech qui perd, c’est « l’empire britannique, l’empire américain » 7. À Cannes, en 2005, il répète le même mécanisme, une démocratie qui bascule « toujours de la même façon ». Il cite Rome, la France, l’Allemagne 8.
À sa sortie en 1977, pourtant, le film n’est pas lu comme un pamphlet. L’Amérique sort du Watergate et du Vietnam, épuisée. Elle y voit un conte clair, les bons contre les méchants, et les bons gagnent, note un observateur de l’époque 9.
L’imagerie de l’Empire, elle, emprunte sciemment aux codes fascistes. La graphiste du logo l’a voulu « très fasciste » 10. Un essai relève une remise de médailles filmée comme dans un film de propagande nazie de 1935, des officiers habillés « comme des nazis » 10. Cette esthétique sombre est belle à regarder. C’est justement ce qui rend sa récupération possible.
Le symbole a d’ailleurs changé de mains. En 1983, Ronald Reagan lance l’« empire du mal » pour désigner l’URSS, une formule souvent rapprochée de Star Wars, même si son auteur a démenti s’en être inspiré 6. En 2016, un conseiller politique américain cite Dark Vador comme une figure de « pouvoir » 6.
Warhammer 40 000, la dystopie que l’éditeur a dû rappeler
Rick Priestley crée l’univers de Warhammer 40 000 en 1987 12. Ses super-soldats, les Space Marines, sont célébrés comme des héros dans la fiction. Mais, dit leur auteur, « ils sont brutaux, et complètement aveugles sur eux-mêmes ». Pas des modèles 12.
L’univers naît dans une Grande-Bretagne sombre. Une analyse la décrit comme celle du chômage de masse et de « l’autoritarisme ouvert de Margaret Thatcher » 14. L’Imperium, l’empire humain du jeu, est une caricature de régime total : pureté, croisade, culte d’un empereur qui n’est peut-être qu’un cadavre. Là encore, une partie du message se perd. L’auteur le reconnaît : « beaucoup de tout ça est passé à la trappe » 12. Une analyse parle d’un style « ami du fascisme », qui séduit ceux-là mêmes qu’il devait tourner en ridicule 14.
En novembre 2021, l’éditeur, Games Workshop, publie un communiqué au titre net : « L’Imperium est mû par la haine. Warhammer, non. » Le texte insiste. « Il n’y a pas de gentils dans l’univers de Warhammer 40 000. Aucun. Surtout pas l’Imperium. » L’empire humain y est décrit comme « une mise en garde », « pas un État à admirer », « une civilisation monstrueuse » 11.
Pourquoi ce rappel ? Parce que quelques joueurs adhèrent pour de bon. À un tournoi en Espagne, en novembre 2021, un participant se présente avec des symboles nazis. Les organisateurs ne l’excluent pas 13. Games Workshop pose alors sa règle. « Nous ne voulons pas de votre argent. Nous ne voulons pas de vous dans la communauté Warhammer » 11.
Reste un débat, non tranché. Pour l’éditeur, la monstruosité de son empire « saute aux yeux » 11. Pour des analystes, une satire du fascisme que des fascistes adoptent sans effort est soit ratée, soit pas vraiment une satire 14.
Star Trek, un équipage mixte dès 1966
Aux États-Unis, une autre œuvre avance à contre-courant. Dès 1966, Star Trek diffuse un équipage volontairement mixte. Uhura, femme noire, y est officière, quatrième dans la hiérarchie du vaisseau, un rôle rare à la télévision américaine de l’époque 15. La franchise en a même fait une devise, la « diversité infinie en combinaisons infinies » 17.
L’actrice, Nichelle Nichols, a raconté plus tard avoir voulu quitter la série. Selon son récit, Martin Luther King l’en aurait dissuadée. Elle incarnait, lui aurait-il dit, « ce pour quoi nous nous battons » 15. Le récit vient d’elle seule. King est mort en 1968 15.
En 1968, un an après la légalisation des mariages mixtes par la Cour suprême, la série montre un baiser entre Uhura et le capitaine Kirk, présenté comme l’un des premiers entre une femme noire et un homme blanc écrits pour la télévision américaine 16. Selon Nichols, elle et son partenaire ont saboté les autres prises pour imposer la scène au montage 16.
La série n’a pourtant pas fait un carton. Audiences faibles, elle survit grâce à une campagne de fans, financée en partie en secret par son propre créateur 18. Annulée en 1969, elle devient culte en rediffusion 18. Aujourd’hui, quand une nouvelle série est accusée d’être « woke » (2017), son équipe répond que la diversité était là dès le début 19. Argument de partie prenante, à croiser, mais le fait de 1966 se vérifie : Uhura était bien à son poste.
X-Men, la persécution pour thème
Les X-Men naissent en 1963. Des surhumains « craints et haïs » par le monde qu’ils protègent 20,21 : le thème de la persécution est là dès le premier numéro 20. Le mot « mutant », lui, est né d’un raccourci d’écriture, « une solution de facilité (…) par paresse », a reconnu bien plus tard son co-créateur 20. La charge politique est venue après.
Elle vient surtout d’un scénariste arrivé en 1975, Chris Claremont. Le déclic : deux mois passés en 1970 dans un kibboutz, auprès de survivants de la Shoah 21. Sous sa plume, Magneto devient un rescapé d’Auschwitz, en 1981 22. Son dilemme, écrit Claremont : « Ce que les nazis m’ont fait a-t-il fait de moi un nazi ? » 21. En 1982, un récit s’attaque à l’extrémisme religieux 20.
Un détail corrige une idée répandue. On lit souvent que le professeur Xavier et Magneto représentent Martin Luther King et Malcolm X. Ce n’est pas ce qu’avait en tête leur auteur : Claremont cite deux dirigeants israéliens, Menahem Begin et David Ben Gourion 20,21. Il juge la comparaison avec King et Malcolm X « tout à fait valable », mais refuse de se l’attribuer, trop « présomptueux » 21. Aucune source ne dit qui l’a inventée, ni quand 23.
La métaphore a ses limites. Une étude universitaire, portant sur les films, note qu’elle sert à tout le monde à la fois. Minorités, homosexuels, toute différence : « toutes les différences deviennent des versions de la même » 24. À force de tout dire, elle dit peut-être moins. Les mêmes récits ont aussi été lus comme une allégorie de l’homosexualité, le « remède » anti-mutant devenant l’image d’une thérapie de conversion 20,25. Un slogan résume le débat interne des fans, « Magneto avait raison ». Né en 2001 comme un clin d’œil satirique, il est devenu un vrai sujet de discussion, entre lutte et pacifisme 22.
Le phénomène dépasse la science-fiction
Il a même un nom. La « loi de Poe » dit ceci : sans signal clair de l’intention, une parodie de propos extrêmes peut être prise pour argent comptant 26.
Au cinéma, Starship Troopers (1997) emprunte volontairement les codes de la propagande nazie pour, dit son réalisateur, « créer ironiquement une utopie fasciste ». Le film est accusé de néonazisme à sa sortie. Son constat, rapporté : « je pensais que les gens comprendraient et en riraient. Ce ne fut pas le cas » 27.
Parfois, le public comprend, mais choisit d’ignorer. Des cercles masculinistes citent Fight Club en modèle, tout en rejetant sa fin, trop sage à leur goût 28. Le réalisateur : « Je ne suis pas responsable de la façon dont les gens interprètent les choses » 29. Le romancier, lui, y voit un échec plus large, celui d’une culture commune 28,29.
Reste une phrase, dite dès 1988 par le scénariste de Judge Dredd devant l’ampleur du malentendu : « De toute évidence, ça n’a pas marché. »
