Ce que la caméra filme
Les faits d’abord. Le 11 mai 2026, le Sea-Watch 5 secourt environ 90 personnes en détresse, en eaux internationales au large de la Libye 2. Un aéronef de Frontex filme la scène. On y voit un transbordement depuis un canot rapide, des hommes en tenue paramilitaire et cagoulés, un pouce levé vers l’équipage 1.
À la mi-mai, le navire entre à Brindisi. Le parquet italien ouvre une enquête. Il vise le commandant du navire, de nationalité néerlandaise, pour aide à l’immigration illégale 1. Pour les enquêteurs, la vidéo montre « un rendez-vous », une rencontre organisée avec des passeurs, pas un secours fortuit 1.
C’est une thèse d’accusation. L’enquête est préliminaire. Il n’y a ni procès, ni mise en accusation, ni jugement. Le commandant est présumé innocent 1. Sea-Watch nie tout rendez-vous et affirme que l’équipage ignorait qui pilotait le canot 3. Chaque camp défend sa version.
Reste la question simple. Ces gestes prouvent-ils une entente ? Un sauvetage en mer obéit à une procédure fixée par le droit maritime international. Des conventions signées par les États imposent à tout navire de secourir toute personne en détresse 13. Elles confient la coordination à un centre étatique, pas à un contact privé. Le capitaine signale la détresse à ce centre. Ce centre, en l’occurrence celui de Rome, transmet la position aux navires proches. Connaître un point de rencontre en mer, c’est la règle, pas un secret partagé avec des passeurs. Un secours coordonné et une collusion produisent la même scène. À ce niveau, l’image ne tranche pas.
La nuit, un projecteur, un téléphone
Des gestes de secours relus comme des preuves, ce n’est pas nouveau. En 2017 déjà, une accusation visait des projecteurs allumés la nuit, des appels téléphoniques, un transpondeur coupé. Or ces gestes sont la routine d’un sauvetage en mer. Un projecteur, la nuit, sert à repérer un canot. Un appel sert à prévenir les secours. Une contre-enquête, menée du côté de la défense des ONG, l’a documenté en détail 11.
Un détail est rarement cité. Selon cette même enquête, les téléphones satellitaires des embarcations sont fournis par les passeurs, pas par les ONG 11.
Une demi-heure après le secours, les tirs
Le 11 mai, il s’est passé autre chose. Une demi-heure après le sauvetage, un patrouilleur de la garde-côte libyenne a ouvert le feu sur le Sea-Watch 5 2. Le bateau avait été fourni par l’Italie 2. Pas de mort, pas de blessé, mais trente membres d’équipage et les rescapés visés.
Ce n’était pas un cas isolé. Une investigation recense au moins 79 incidents graves impliquant la garde-côte libyenne depuis 2016 2. Le chiffre est tenu par une coalition où siège Sea-Watch, partie prenante, et présenté comme sous-estimé 2. Un rapport interne de Frontex parlait, lui, d’une mise en danger « fréquente » des vies par les autorités libyennes 2.
L’homme que l’ONU a sanctionné, lui, porte un nom
Le seul acteur de ce dossier formellement sanctionné pour trafic de migrants n’est pas l’ONG. C’est un officier des garde-côtes libyens. Un chef d’unité des garde-côtes de Zawiya, surnommé « Bija », a été inscrit en juin 2018 sur la liste des sanctions de l’ONU pour trafic de migrants 7. C’était la première fois que l’ONU sanctionnait des personnes pour ce motif 7. Cette inscription est un acte du Conseil de sécurité, pas une condamnation pénale, et Bija nie les faits 7.
Un an plus tôt, en mai 2017, ce même homme était en Sicile. Avec un visa italien. À une réunion officielle sur le ralentissement des départs, côté italien 8. Celui que l’Italie finance pour garder ses frontières avait donc, dans ses rangs, un homme que l’ONU allait sanctionner pour trafic.
Sept ans d’accusations, aucune condamnation
L’accusation de connivence entre ONG et passeurs n’est pas neuve. Elle dure depuis 2017. En sept ans, aucune procédure n’a débouché sur une condamnation pour entente avec des passeurs.
Le navire Iuventa a été saisi en 2017. Après plus de quarante audiences préliminaires et environ trois millions d’euros de frais, le parquet lui-même a demandé l’abandon 4. En avril 2024, la justice a prononcé un non-lieu avec la formule la plus large de son droit : « le fait n’existe pas » 4.
La capitaine Carola Rackete, arrêtée à Lampedusa en 2019, a été disculpée par la Cour de cassation italienne début 2020. Son arrestation était illégitime, jugent les magistrats, car elle accomplissait un devoir de sauvetage 5.
Quant au procureur de Catane qui, en 2017, disait détenir des « preuves » de contacts directs, il a fini par reconnaître n’en avoir aucune d’utilisable. Son enquête a été classée en 2019, faute de preuve d’infraction 6.
Ce que disent les chiffres sur l’« appel d’air »
Reste l’idée que les secours en mer attireraient les départs, l’« appel d’air ». La recherche la plus solide sur le sujet, publiée dans une revue scientifique à comité de lecture, conclut que le sauvetage « n’induit pas de migration » 9.
Un fait le montre simplement. La présence ou l’absence des ONG n’a rien changé au nombre de départs 10. Mais le taux de morts, lui, a plus que doublé, de 2,4 % en 2016 à 6,4 % en 2019 10. Moins de sauveteurs n’a pas donné moins de départs. Cela a donné plus de morts.
Et la part des ONG dans les secours reste minoritaire. Même à leur maximum, en 2017 et 2018, elles n’ont assuré qu’environ quatre débarquements sur dix. L’essentiel a toujours été le fait des autorités italiennes elles-mêmes 10.
Le navire anti-ONG pris avec des migrants à bord
En 2017, un groupe d’extrême droite a affrété un navire pour gêner les ONG, accusées de connivence. Ce navire, le C-Star, a lui-même été pris avec une vingtaine de migrants à bord, amenés par des passeurs 12. Son équipage a été arrêté pour trafic de migrants 12. Le bateau avait coupé son signal de position, le geste même que ses affréteurs reprochaient aux ONG 12.
