À Deir ez-Zor, sur les rives de l’Euphrate, l’été 2014 avance. La ville risque de tomber aux mains de Daech. Dans le musée, trois hommes emballent des pièces vieilles de plusieurs milliers d’années, une à une. Ils y passent une semaine. Puis ils chargent tout dans un camion et roulent vers un lieu tenu secret 2.

À mains nues, sous la menace

Rien de sophistiqué dans ce sauvetage. Tout s’est fait à la main, dans l’urgence. Les objets transportables sont emballés, puis rangés dans des caisses métalliques 5. Les pièces trop lourdes pour bouger restent sur place. Des employés coulent des blocs de ciment autour d’elles pour les protéger 5. Les momies les plus précieuses sont cachées dans des enclos murés 4. Des camions sont loués, malgré le danger, pour emmener les collections vers des lieux secrets, dont le musée national de Damas 4. Seuls les spécialistes qui ont manipulé les pièces savent où elles sont.

Pendant une semaine, avec deux collègues, nous avons tout enveloppé. Nous avons tout mis dans un camion.

Ces mots sont ceux d’un ancien directeur des antiquités de Deir ez-Zor, devenu ensuite directeur du musée de Damas 2.

Des dizaines de milliers d’objets

Le musée de Deir ez-Zor est un cas parmi d’autres. Environ 30 000 objets en ont été évacués au cours des étés 2014 et 2015, selon une étude publiée en 2026 par l’ancien directeur des antiquités syriennes 1. Une première vague, datée du 2 août 2014, portait déjà sur 13 000 pièces d’après une dépêche de l’époque 2. Le musée n’était relié à l’aéroport militaire que par un couloir étroit et très exposé 1. Ses collections venaient de grands sites de Mésopotamie, comme Mari ou Dura-Europos 1.

Cet effort a été mené dans tout le pays. En cinq ans, environ 300 000 objets de musée ont été mis à l’abri depuis 34 établissements, dont 80 000 pour le seul musée national de Damas 1,2. Avant la guerre, la Syrie comptait 35 musées d’archéologie et près de 10 000 sites répertoriés 1. Ces chiffres sont ceux de la direction des antiquités, qui raconte sa propre opération. Ils donnent l’ampleur, pas un décompte vérifié par un tiers.

Pourquoi s’y prendre si tôt ? Le responsable de l’époque avait une image en tête.

J’ai en permanence devant les yeux les images du pillage du musée de Bagdad.

Ce pillage, en 2003, avait vidé les vitrines irakiennes en quelques jours 2. L’idée qui ressort de l’étude de 2026 est simple. La confiance, les compétences et les repères pour agir vite se préparent en temps de paix, pas sous les bombes 1.

Le prix payé

Ce travail a eu un coût humain. Environ 2 500 agents du patrimoine ont pris part aux opérations de protection 2. Une douzaine sont morts pendant le conflit. L’un d’eux a été décapité par Daech à Deir ez-Zor 2.

Le danger était permanent. À Palmyre, le 21 mai 2015, des combattants de Daech ont ouvert le feu pendant le chargement d’un convoi. Trois employés ont été blessés, puis évacués vers des hôpitaux de Homs 4.

Palmyre, sauvée à moitié

Palmyre montre les deux visages de cette histoire. Avant l’arrivée de Daech, en mai 2015, plus de 400 statues et des centaines d’objets ont été emballés et emmenés à Damas 4. Mais un lion de pierre de près d’une tonne et demie, trop lourd, est resté sur place, enfermé dans une boîte métallique 4. Daech l’a détruit. Il a ensuite été restauré, et il trône aujourd’hui dans les jardins du musée de Damas 4,5.

Sauvé ne veut pas dire tout sauvé

Les objets des musées ont été largement mis à l’abri. Les monuments, eux, sont restés sous les bombes. À Raqqa, plus de 500 pièces ont disparu des coffres de la Banque centrale 3. À Hama, une statue en or araméenne du VIIIe siècle a été perdue 3. À Alep, le minaret de la Grande Mosquée s’est effondré et les vieux souks ont brûlé 3. Sur les sites d’Apamée et d’Ebla, des fouilles illégales ont pillé le sol à grande échelle. Environ 6 000 objets ont été récupérés plus tard par les douanes et la police 3.

La direction des antiquités affirme avoir sauvé 99 % des collections de musée, et 95 % à Palmyre 2,4. Ces taux portent sur les objets des musées, pas sur l’ensemble du patrimoine. Un spécialiste extérieur à l’opération juge d’ailleurs qu’on ne peut pas les établir avec certitude. On ne sait pas exactement ce qui a été sorti avant l’arrivée de Daech, ni ce qui a été volé ensuite 4.

Les collections ressortent

Fin octobre 2018, le musée national de Damas a rouvert ses portes, après des années de fermeture 5. Les collections cachées ont commencé à sortir de leurs caches. À cette date, environ 9 000 objets volés avaient été retrouvés et restaurés 5. Des fresques du IIe siècle, des statues grecques et le lion de Palmyre étaient de nouveau exposés 5. Les objets emballés à la main, dans l’urgence, avaient retrouvé leurs vitrines.