En 2025, chez les filles de 10 à 19 ans, 482 sur 100 000 ont été hospitalisées pour un geste dirigé contre elles-mêmes. En dix ans, ce chiffre a presque doublé. Aucune autre tranche d’âge, ni chez les filles ni chez les garçons, n’atteint ce niveau.

Le 2 juin 2026, Santé publique France a présenté de nouveaux travaux sur la santé mentale des enfants et des adolescents 1. Ils croisent deux grandes enquêtes menées en 2024 et le suivi des hospitalisations. Le résultat tient en deux images qui semblent se contredire. Elles sont vraies toutes les deux.

Un mieux réel, qui part de très bas

Chez les adolescents, le moral remonte. 70 % des collégiens et 63 % des lycéens déclarent un bon niveau de bien-être mental 1. C’est 11 et 12 points de plus qu’en 2022 1,4. Le sentiment de solitude recule aussi. Ils sont 15 % au collège et 20 % au lycée à se sentir seuls la plupart du temps, contre 21 % et 27 % deux ans plus tôt 4.

La hausse est nette. Mais le point de comparaison compte. 2022, c’était le creux qui a suivi le Covid. Le moral des jeunes s’était dégradé sans interruption depuis 2018 7. Le rebond est donc un vrai rebond. Il part d’un niveau bas.

Un noyau dur qui ne reflue pas

Derrière ce mieux, des signaux montent. Le risque important de dépression touche 19 % des lycéens en 2024, contre 15 % en 2022 1,4. Au collège, 45 % des élèves disent ressentir chaque semaine, depuis au moins six mois, des plaintes comme la nervosité ou l’irritabilité 4.

Sur le suicide, deux chiffres ne vont pas dans le même sens, et il ne faut pas les mélanger. Chez les lycéens, les pensées suicidaires sur un an baissent de 4 points, à 20 %. Mais la part de ceux qui déclarent avoir déjà fait une tentative au cours de leur vie monte de 2 points, à 15 % 1,4. Deux fenêtres de temps différentes, deux mesures distinctes.

Le fait le plus solide vient des hôpitaux. Un geste auto-infligé, c’est une tentative de suicide ou une automutilation sans intention de mourir, comme des scarifications 5. En 2025, un peu plus de 84 000 personnes de 10 ans et plus ont été hospitalisées pour ce motif, dont 64 % de femmes 5. Et la hausse est portée par une seule population : les filles de 10 à 19 ans et les jeunes femmes de moins de 30 ans 5. Chez les autres âges, les taux sont stables ou baissent.

Un point de prudence, ici, s’impose. Un geste auto-infligé n’est pas un décès par suicide. Les deux n’ont pas le même profil. Les gestes qui conduisent à l’hôpital sont surtout féminins, les décès par suicide surtout masculins 5. La hausse mesurée concerne les gestes, pas les décès.

Ce que les études disent, et ce qu’elles ne disent pas

Ces enquêtes décrivent qui est le plus touché. Elles ne disent pas pourquoi. Ce sont des photographies prises à un moment, pas des films. Elles montrent des liens entre des situations, jamais une cause qui expliquerait tout.

Chez les 6-11 ans, 13 % des enfants présentent au moins un trouble probable de santé mentale 1,2. Le mot « probable » a son importance : c’est un repérage par questionnaire, pas un diagnostic posé par un médecin. L’analyse des situations liées à ces troubles cite des choses concrètes : une maladie chronique, des difficultés scolaires, un deuil, une agression, une séparation des parents, des difficultés d’argent à la maison, le harcèlement entre élèves 3. Aucune de ces situations n’est désignée comme la cause. Elles aident à repérer les enfants fragiles, rien de plus. Les auteurs l’écrivent noir sur blanc.

C’est le point à tenir. Sur ce sujet, la tentation est grande de nommer un coupable unique, les écrans par exemple. Aucun de ces travaux ne l’établit. Que les adolescentes soient les plus touchées est un fait mesuré et solide. Ce n’est pas une explication.

Repérer tôt, puis attendre des mois

Voilà ce que ces chiffres changent pour un enfant et pour ceux qui l’entourent. La réponse mise en avant tient en deux mots : repérer tôt. Des parents, des enseignants, un médecin scolaire remarquent des signes, et l’enfant est orienté 1. Sur le papier, c’est juste. En pratique, l’orientation bute sur un mur.

Le nombre de médecins spécialisés dans la santé mentale des enfants a chuté de 34 % entre 2010 et 2022 6. Dans les centres publics de consultation, le premier rendez-vous peut prendre plusieurs mois, parfois près d’un an, avec de fortes différences selon les régions 6. Environ 1,6 million de jeunes sont concernés par un trouble. Entre 750 000 et 850 000 sont pris en charge chaque année 6. L’écart est un trou.

Ce trou, quelqu’un le comble. Ce sont les parents et les frères et sœurs. Ils deviennent le premier filet, ceux qui repèrent et qui accompagnent en attendant une place. Or l’anxiété d’un parent et son isolement figurent, eux aussi, parmi les situations liées aux troubles de l’enfant 3. L’entourage tient le fort, et il s’épuise à le tenir.

Un signe de cette pression : en 2023, 936 000 jeunes de 12 à 25 ans ont eu au moins un remboursement de médicament psychotrope, soit 18 % de plus qu’en 2019, quand cette classe d’âge n’a grandi que de 3 % 7. Le chiffre vient de l’Assurance maladie, qui gère ces remboursements. Il est à lire avec prudence : il peut refléter une souffrance qui augmente, mais aussi le fait qu’on repère et qu’on soigne mieux. Il ne mesure pas, à lui seul, une aggravation.

Où appeler quand ça presse

Des aides existent et sont gratuites. Le 3114 est le numéro national de prévention du suicide, joignable 24 heures sur 24 1,7. Fil Santé Jeunes répond aux 12-25 ans au 0 800 235 236 1. Le dispositif Mon soutien psy permet des séances remboursées auprès d’un psychologue 1. Ces numéros ne remplacent pas un suivi spécialisé quand il est nécessaire. Ils permettent de ne pas rester seul en attendant.

Reste le chiffre du début. Chez les filles de 10 à 19 ans, les hospitalisations pour un geste contre soi ont presque doublé en dix ans, et continuent de monter 5. C’est le signal le mieux établi de tout ce dossier. Il tombe dans un système de soins qui, lui, avait déjà pris du retard.