Le 17 septembre 2025, devant les députés, Rodolphe Saadé a juré une chose. Il ne se mêle pas de ce qu’écrivent ses journaux. En trois ans, le patron de l’armateur CMA CGM a pourtant racheté BFM, RMC, La Tribune, La Provence et Brut. Un même homme, dont l’entreprise dépend d’arbitrages fiscaux de l’État, tient désormais une part de la presse qui couvre cet État.

Un armateur, et un morceau de la presse

Tout est allé vite. En octobre 2022, CMA CGM rachète La Provence et Corse-Matin, pour environ 81 millions d’euros 3. En mai 2023, le groupe s’offre La Tribune et lance La Tribune Dimanche 3. En mars 2024, il rachète BFM TV et RMC à Patrick Drahi, pour environ 1,55 milliard d’euros 3. En 2025, il prend le contrôle total de Brut 3. Le groupe se présente comme la deuxième rédaction de France, avec plus de 1 600 journalistes 3. Le chiffre est le sien.

Un armateur discret est ainsi devenu, en trois ans, un poids lourd des médias. Le troisième transporteur mondial de conteneurs possède aujourd’hui une chaîne d’info, une radio, deux quotidiens régionaux, un quotidien économique et un média en ligne.

Ce que vise l’enquête, et ce qu’elle ne vise pas

Une enquête judiciaire a remis ce groupe dans l’actualité. Elle mérite d’être lue de près. Le parquet national financier et le parquet de Marseille ont ouvert deux enquêtes préliminaires, confirmées le 27 août 2025 5. La première vise Martine Vassal, présidente du département des Bouches-du-Rhône et de la métropole. Les chefs retenus par les enquêteurs : détournement de fonds publics, trafic d’influence, corruption 5. La seconde vise Erwan Davoux, l’ancien cadre du département qui a lancé l’alerte 5.

Martine Vassal conteste tout et parle d’« infractions imaginaires » 5. À ce stade, personne n’est jugé, ni même mis en examen. La présomption d’innocence vaut pour tous.

Où est La Tribune, dans ce dossier ? Le journal apparaît comme l’organisateur d’un forum sur l’Afrique, dont le financement par ces collectivités locales fait partie des points examinés 4,5. C’est cet événement, et son argent public, qui accroche le titre à l’enquête 4. L’enquête ne porte pas sur le rachat de La Tribune. Elle ne met en cause nommément ni le journal, ni CMA CGM, ni Rodolphe Saadé dans les actes rendus publics par le parquet 5,4.

L’affaire, à elle seule, dit donc peu de chose sur la presse de Rodolphe Saadé. Le vrai sujet est ailleurs. Et il tient sans elle.

Un impôt au forfait, des milliards en jeu

CMA CGM ne paie pas l’impôt sur les sociétés comme les autres. Le troisième armateur mondial relève de la taxe au tonnage 2. Son impôt est calculé sur le poids de ses navires, pas sur ses bénéfices 2. Ce régime existe dans vingt-trois pays européens 2. Il n’a rien d’illégal, et les concurrents en profitent aussi, comme le rappelle Rodolphe Saadé 2.

Reste l’ordre de grandeur. Sur la seule année 2023, la Cour des comptes a chiffré le manque à gagner pour l’État. Sous l’impôt normal, CMA CGM aurait versé 5,6 milliards d’euros de plus 2. Cette année-là, le groupe a payé environ 180 millions d’impôts au total 2.

Ce chiffre reste hors norme. Il vient des profits géants du transport de conteneurs après la pandémie 2. Sur longue période, l’écart est bien plus faible. Le groupe et des armateurs avancent quelques dizaines de millions par an, mais ce sont des chiffres de parties prenantes, qui minimisent 2.

Deux chiffres circulent pourtant, et tous deux sont faux. L’avantage fiscal n’atteint pas 11 milliards : il approche 9,4 milliards sur deux ans 2. La contribution exceptionnelle payée par le groupe en 2025 n’est pas de 800 millions : elle tourne autour de 500 millions 2. Un chiffre gonflé dessert la démonstration, dans un sens comme dans l’autre.

Ce qui compte, c’est la sensibilité du groupe aux décisions publiques. En 2025, CMA CGM a versé cette contribution exceptionnelle négociée avec l’État, seule du secteur maritime à la payer 2. Le budget 2026 conserve le régime au tonnage et allège la contribution 2. Chaque loi de finances touche directement les marges du groupe.

« Je ne m’immisce pas »

« Je ne m’immisce pas dans la ligne éditoriale de ces journaux. »

Rodolphe Saadé, le 17 septembre 2025 devant l'Assemblée nationale

Le propriétaire chiffre ses médias à moins de 5 % des investissements du groupe 1. Il y voit un geste pour la « vitalité démocratique » 1. Des faits datés racontent une autre proximité entre l’actionnaire et ses rédactions.

Le 10 septembre 2025, jour d’un mouvement social national, Rodolphe Saadé signe une tribune dans La Provence 6. Il la signe « propriétaire de La Provence » 6. Le texte est ensuite lu à l’antenne de BFMTV, une autre chaîne du même groupe 6. Les sociétés de journalistes protestent aussitôt. « Un média ne peut servir de relais d’influence à son propriétaire », écrivent-elles 6.

Un an et demi plus tôt, en mars 2024, le directeur de la rédaction de La Provence est suspendu une semaine 7. En cause, une Une jugée gênante, en marge d’un déplacement d’Emmanuel Macron 7. La rédaction fait grève trois jours, puis il est réintégré 7. La ministre de la Culture rappelle alors que « l’intérêt de l’actionnaire ne peut pas compromettre l’indépendance du journaliste » 7.

En juillet 2024, le propriétaire dit ne pas vouloir que ses chaînes adoptent une « attitude agressive » envers l’actionnaire, dans le cas d’une enquête sur le groupe 8. Des juristes jugent ce souhait difficile à concilier avec la loi de 2016 sur l’indépendance des rédactions 8.

Une proximité affichée, une loi qui date

La proximité avec le pouvoir n’est pas cachée. En 2021, Emmanuel Macron visite le siège du groupe à Marseille 9. Il salue « une magnifique entreprise », un « groupe exemplaire à tous égards » 9. En 2020, une aide humanitaire du groupe au Liban avait déjà été associée à une visite officielle du président 9. En juillet 2026, un haut responsable du renseignement français, rattaché à l’Élysée, rejoint CMA CGM 10. Ce départ est établi 10. Ce qui s’est dit ou échangé, non.

Là s’arrête ce qui est prouvé. Les avantages fiscaux sont mesurés 2. La proximité avec le pouvoir est documentée 9. Les tensions sur l’indépendance des rédactions sont datées 6,7. Mais aucun pacte ne relie ces faits entre eux. Rien n’établit que la faveur fiscale paie la bienveillance des médias, ni l’inverse. Le conflit d’intérêts n’a pas besoin d’un tel pacte pour exister. Le même groupe dépend de l’État et possède des médias qui le racontent. Cela suffit à poser un problème.

Pourquoi rien ne l’arrête ? La loi qui limite la concentration des médias date de 1986 11. Elle a été pensée pour la télévision et la radio hertziennes 11. Elle saisit mal la presse écrite et le numérique 11. Les rachats de journaux de Rodolphe Saadé ne butent donc sur aucun plafond 11.

Le Sénat a documenté le problème dès 2022, dans une enquête adoptée à l’unanimité 13. Une règle européenne impose depuis 2025 un contrôle indépendant des concentrations de médias 12. La France a plus de six mois de retard pour l’appliquer 12. Une proposition de loi française est en discussion, mais elle n’est pas adoptée 12.

Reste une question simple. Un pays laisse-t-il un industriel dépendant de l’argent public détenir une part de sa presse ? Elle ne se tranche pas dans un prétoire. Elle se tranche par une loi, ou par son absence.