Sur mille euros versés sur un plan d’épargne retraite, une trentaine part en frais avant même d’être placée. Puis le gestionnaire prélève un peu chaque année. Cette épargne pour les vieux jours revient dans le débat des retraites. Un rapport de députés, cet été, veut en faire une pièce de la prochaine réforme. Une question simple reste posée. Qui peut en mettre, et qui en profite ?

Deux façons de payer les retraites

Deux systèmes existent, et ils ne marchent pas pareil. En répartition, les cotisations des actifs paient tout de suite les pensions des retraités. C’est un contrat entre les générations 2. En capitalisation, chacun met de l’argent de côté. Cet argent est placé sur les marchés, en actions, en obligations, en immobilier. Il donne plus tard une rente, versée jusqu’à la fin de la vie 2.

Leur rendement ne suit pas la même règle. La répartition rapporte ce que rapporte l’économie du pays, sa croissance 2,4. La capitalisation rapporte ce que rapportent les marchés 2,4. Sur longue durée, les actions et l’immobilier ont souvent rapporté plus que la croissance 4. Mais c’est une moyenne. Ce chiffre est calculé avant les frais. Et il se paie en prenant des risques 4. Une crise l’année du départ peut réduire d’un coup la pension, malgré une bonne moyenne sur trente ans 2.

Un point est souvent brouillé dans le débat. La façon de financer ne dit rien de la façon de calculer les droits 2. Un régime « par points » n’est pas forcément « par capitalisation ». L’Agirc-Arrco, la retraite complémentaire du privé, marche par points et par répartition 2. Autre idée fausse à écarter : la capitalisation n’échappe pas au vieillissement. Quand la population vieillit, la croissance faiblit et le rendement du capital aussi 2.

En France, une toute petite part

Aujourd’hui, la capitalisation pèse peu. En 2022, elle représentait 2,3 % des pensions versées et 5,1 % des cotisations 1.

Le débat porte donc sur son développement, pas sur un pilier déjà en place. Environ 13 % des actifs ont un plan d’épargne retraite par leur entreprise. 10 % en ont un à titre individuel 1. Et « à peine plus d’un détenteur sur deux » y a mis de l’argent en 2022 1. Le système « est bien loin d’être généralisé », note la Cour des comptes 1. En 2024, l’épargne retraite supplémentaire a collecté 21,4 milliards d’euros de cotisations, plus des trois quarts via ces plans 3. Fin 2024, 2,4 millions de personnes touchaient une rente de ce type 3.

Qui peut en mettre, qui en profite

Pour cotiser, il faut d’abord pouvoir épargner. Un ménage qui dépense tout son revenu ne met rien de côté 1. Cette première marche écarte déjà les budgets les plus serrés.

Vient ensuite l’avantage fiscal, le cœur du sujet. L’argent versé sur le plan se déduit du revenu imposable. Donc il rapporte d’autant plus que l’impôt est élevé 1. Pour un haut revenu, la déduction est forte. Pour quelqu’un qui ne paie pas d’impôt sur le revenu, elle ne rapporte rien 1.

La moitié des déductions restent sous 1 700 euros par an 1. Mais une partie porte sur des sommes bien plus grosses 1. Le plafond non utilisé se reporte sur trois ans, et celui du conjoint s’ajoute. Cela ouvre « de larges possibilités » à qui cherche à réduire son impôt, écrit la Cour des comptes 1.

Cet avantage a un coût. Il retire au moins 1,8 milliard d’euros par an aux finances publiques 1. Cet argent public profite surtout au haut de l’échelle, là où l’avantage est le plus fort 1.

Restent les frais. Un peu plus de 3 % partent à chaque versement. Puis, chaque année, près de 2,4 % de la somme placée part aussi, sur les plans gérés par un assureur 1. « Une partie de l’avantage fiscal est finalement captée » par ces frais 1. Les petits épargnants les subissent le plus : seuls, ils ne négocient pas les tarifs 1. Ces frais vont aux assureurs et aux vendeurs de ces produits.

Deux limites de fond s’ajoutent. La version individuelle n’a pas les protections de la répartition 2. Pas de pension minimale, rien pour le conjoint en cas de décès, pas de droits gardés pendant le chômage ou la maladie 2. Et le risque des marchés est porté par l’épargnant seul 2,4. Il pèse plus lourd sur celui qui n’a pas d’autre patrimoine pour encaisser une mauvaise année 2.

La Cour des comptes tranche. Cette épargne est « plutôt réservée aux catégories aisées, aux épargnants âgés et aux contribuables soumis à des taux d’imposition élevés » 1. Elle parle d’une distribution « peu équitable » 1. C’est le constat d’un corps de contrôle indépendant, appuyé sur les données fiscales.

Mais tout dépend de la forme

Un garde-fou s’impose ici. Cette inégalité n’est pas dans la capitalisation elle-même. Elle vient de sa forme française : individuelle, et sans solidarité 2. Un régime par capitalisation peut aussi être collectif. Il peut alors redistribuer, comme la répartition, des plus aisés vers les plus modestes 2. Il suffit d’y ajouter une pension minimale, des plafonds, des droits pour les périodes sans emploi 2.

Des exemples le montrent. En Allemagne, une aide de l’État a attiré les bas revenus vers ce type d’épargne 2. En Suède, une petite part des cotisations publiques est placée sur les marchés, dans un système qui reste public 2. Le Chili, lui, avait tout misé sur la capitalisation individuelle privée. En 2025, il est revenu à un modèle mixte, avec un socle solidaire 2. La question n’est donc pas « capitalisation ou pas ». Elle est « avec ou sans solidarité ».

L’histoire française le rappelle. La répartition a été mise en place en 1941. La capitalisation d’avant avait été ruinée par la crise des années 1930 et par l’inflation de la guerre 2.

Le prix du passage

Basculer, même en partie, vers la capitalisation coûte cher. Une génération d’actifs devrait payer deux fois 2,4. Une fois pour les retraités d’aujourd’hui, en répartition. Une fois pour ses propres droits, en capitalisation 4. Trois façons de financer ce passage existent, toutes douloureuses 2. Faire cotiser deux fois, ce qui freine l’économie. Baisser les pensions actuelles, ce qui la freine aussi. Ou faire payer l’État, donc le budget public 2. Qui porterait cette charge selon les revenus n’est pas chiffré à ce jour.

Ce que veulent les promoteurs

Le sujet est officiellement de retour. Le Conseil d’orientation des retraites y a consacré une séance en décembre 2025 2. En juillet 2026, trois députés du « socle commun » ont défendu une part de capitalisation dans un rapport 5. Les salariés cotiseraient via leur entreprise, sur des comptes placés en bourse 5. Leur argument : soutenir l’industrie française 5. L’un d’eux juge le système actuel en « état de mort cérébrale » 5.

Cet argument mérite un examen. Le Conseil d’orientation des retraites signale une limite 2. Un placement ne peut pas viser en même temps un fort rendement, un faible risque et le financement du pays 2. Chercher le rendement pousse à investir à l’étranger, à l’inverse du soutien à l’industrie française 2. Les détracteurs, eux, craignent un système « plus inégalitaire », car dépendant des marchés 5.

Face aux mêmes chiffres, la Cour des comptes ne demande pas d’élargir l’avantage fiscal. Elle recommande de le resserrer 1. Une analyse indépendante des finances publiques juge la marge étroite. Les hausses d’impôts devraient d’abord servir à réduire le déficit 4.

Reste une ligne de partage nette. Un plan individuel sans solidarité concentre l’avantage vers le haut. Il ne donne rien à qui ne paie pas d’impôt 1. Un régime collectif, avec pension minimale et plafonds, peut redistribuer 2. Le Chili avait tout misé sur le premier. En 2025, il est revenu vers le second 2.