D’abord, ce que « 65 ans et 45 ans » veut dire
La loi votée en 2023 ne dit pas ça. Elle mène à un âge légal de 64 ans. Et à 43 années de cotisation, soit 172 trimestres 5. « 65 ans et 45 ans » ajoute un an d’âge. Et deux années de cotisation en plus. C’est un tour de vis au-dessus du droit actuel, pas son maintien.
Trois bornes coexistent, à ne pas confondre. L’âge légal, c’est l’âge où l’on peut partir : 64 ans 5. La durée requise, c’est le nombre d’années cotisées pour partir sans pénalité : 43 ans aujourd’hui 5. L’âge du taux plein automatique, c’est celui où la pénalité tombe quelle que soit la carrière : 67 ans, inchangé depuis longtemps 5.
Un mot sur « 45 ans », car le terme est ambigu. Ce peut être la durée cotisée exigée, portée à 45 années. Ce peut aussi être la période servant à calculer la pension. Les deux baissent la retraite, mais par des chemins différents. Cet article retient le premier sens, le plus courant dans le débat.
Un système en déficit, mais pas le gouffre décrit
On décrit souvent un système au bord de la faillite. Les comptes officiels donnent un autre ordre de grandeur. En 2024, le déficit est de 1,7 milliard d’euros 1. C’est 0,1 % de la richesse produite en un an 1. Il monterait à 6,6 milliards en 2030, soit 0,2 % 1. Un trou réel, mais modéré à court terme.
Les retraites pèsent lourd : 407 milliards d’euros en 2024, près de 14 % de la richesse nationale 1. Mais le déficit à venir vient surtout d’une baisse des recettes attendues, pas d’une envolée des dépenses 1. Les dépenses restent presque stables d’ici 2070 1. Ce sont les ressources qui reculeraient.
Sur le long terme, le déséquilibre se creuse quand même : jusqu’à 1,4 point de richesse nationale en 2070 1. Le sujet est donc réel. Il peut se corriger de plusieurs façons.
Reculer l’âge fonctionne, mais ce n’est pas le seul chemin
Pour équilibrer le système par le seul recul de l’âge, il faudrait le porter à 66,5 ans en 2070 1. Soit près de deux ans au-dessus de l’évolution déjà prévue 1. L’ordre de grandeur d’un à deux ans de recul est donc cohérent avec l’équilibre. Le levier marche.
Mais ce n’est pas le seul. Le même équilibre s’atteint autrement 1. En agissant sur les pensions : elles baisseraient de 4,5 points en 2070 par rapport aux revenus d’activité 1. Ou sur les cotisations : une hausse de 3,2 points du taux de prélèvement en 2070 1. Trois portes, un même but.
Choisir entre elles, c’est choisir qui paie. Les futurs retraités par l’âge. Les retraités actuels par la pension. L’ensemble des actifs et des employeurs par les cotisations. Aucune n’est gratuite : l’organisme qui les chiffre prévient que chacune pèse sur l’économie 1. Le recul de l’âge n’est donc pas une nécessité technique. C’est un choix.
À 65 ans, la santé a déjà tourné
Un chiffre officiel éclaire le reste. À 65 ans, il reste en moyenne 10,5 années sans incapacité pour un homme, 12 pour une femme 2. La moitié seulement des années qui restent à cet âge sont sans incapacité 2. L’autre moitié se vit avec une gêne de santé au quotidien 2.
Autre repère, plus frappant encore. L’espérance de vie en bonne santé à la naissance est de 63,6 ans pour les hommes, 64,2 pour les femmes 2. C’est déjà l’âge légal actuel. Fixer le départ à 65 ans, c’est le placer au-delà de cette moyenne.
Une précision, pour ne pas noircir le tableau. Cette bonne santé progresse : près de deux années gagnées depuis 2008 à 65 ans 1,2. Et les années de vie gagnées sont plutôt des années sans incapacité 1. Le recul de la maladie est réel. Il est juste lent.
Reculer l’âge pour tous ne pèse pas sur tous pareil
La moyenne cache un écart brutal. À 35 ans, un homme cadre vit en moyenne 5,3 ans de plus qu’un ouvrier 3. Entre un diplômé du supérieur et un non-diplômé, l’écart atteint 8 ans 3. Un ouvrier a environ deux fois et demie plus de risque de mourir entre 35 et 65 ans qu’un cadre 3.
Le même âge de départ pour tous n’a donc pas le même prix. Il retire le plus d’années de retraite à ceux qui vivent le moins longtemps. Souvent, ce sont ceux qui ont commencé tôt et travaillé dur. Ils réunissent leurs années de cotisation de bonne heure. Mais c’est l’âge qui commande, pas la durée. Ils attendent, années validées en poche.
Beaucoup ne travaillent déjà plus à 60 ans
Reculer l’âge suppose qu’on travaille jusque-là. Ce n’est pas le cas de tous. À 55-59 ans, 77,8 % des personnes sont en emploi 1. À 60-64 ans, seulement 42,4 % 1. Le décrochage est net après 60 ans.
À 61 ans, une personne sur quatre n’est ni en emploi ni à la retraite 1. Une situation le plus souvent subie, pour des raisons de santé 1. Ni salaire, ni pension : du chômage, une invalidité, un minimum social 1. Leur niveau de vie est inférieur d’un quart à un tiers à la moyenne 1.
Voilà pourquoi le gain budgétaire est en partie surestimé. Une bonne part de l’économie attendue vient de nouvelles recettes, donc suppose des seniors en emploi 1. Or beaucoup n’y sont plus. Pour eux, reculer l’âge n’allonge pas le travail. Ça allonge l’attente sans pension. La dépense se déplace vers d’autres aides, au lieu de disparaître.
Une nuance, là encore. Ce sas se résorbe avec l’âge : la part de personnes ni en emploi ni à la retraite tombe à 4,6 % à 67 ans 1. Le sas n’est pas définitif. C’est un coût de transition, subi par ceux qui le traversent.
Les femmes paient surtout l’allongement de la durée
Allonger la durée requise ne frappe pas au hasard. Cela touche d’abord les carrières interrompues. Celles qui peinent déjà à réunir 43 années. Les femmes en premier.
Leur pension de retraite est inférieure de 38 % à celle des hommes 4. Elles partent en moyenne 8 mois plus tard 4. Carrières hachées, temps partiel, moins de trimestres validés 4. Exiger 45 années au lieu de 43 les expose à deux issues. Une pension réduite par pénalité. Ou l’attente jusqu’à 67 ans, l’âge où la pénalité tombe 5.
Qui échappe, et pourquoi
Certains sont peu touchés par la durée. Ceux qui font des études et entrent tard dans l’emploi n’atteindront jamais 45 années avant 67 ans 5. Or à 67 ans, la pénalité tombe déjà 5. Pour eux, la borne des 45 années ne change rien. Ils sont aussi, en moyenne, ceux qui vivent le plus longtemps et en meilleure santé 3.
Voilà le partage. Reculer l’âge à 65 ans, c’est fixer le départ un an au-delà de la moyenne de vie en bonne santé 2. Et cette moyenne tient à qui l’on est. Un ouvrier entré à 20 ans et un cadre entré à 23 n’ont pas le même nombre d’années devant eux. La même règle, sur deux vies, ne pèse pas le même poids.
