Pendant vingt-trois ans, des bateaux de pêche ont remonté par hasard trois poissons pâles des grands fonds du Pacifique. Il aura fallu tout ce temps pour comprendre que personne ne les avait encore décrits. C’est une espèce nouvelle.

Trois poissons, vingt-trois ans

Le poisson porte désormais un nom, Rhinochimaera costaricana. Une revue scientifique a publié sa description le 10 juin 2026 1. L’annonce au grand public a suivi, le 3 juillet, dans un musée de zoologie du Costa Rica 2.

Les trois spécimens sont des mâles, longs de 77 à 83 centimètres 1,3. Ils ont été pêchés entre 2000 et 2023, au large de la côte Pacifique, entre 390 et 787 mètres de fond 1. Aucun n’a été cherché. Tous sont des prises accidentelles, remontées dans les filets de campagnes de pêche 1,2. La science, ici, s’est construite sur ce que la mer rendait.

Comment être sûr qu’il s’agit d’une espèce à part ? Par la mesure et par l’ADN. Chaque spécimen a été mesuré sur 49 points, comparé à plus de 90 individus des espèces déjà connues du genre 1,4. L’analyse génétique a tranché. Le marqueur étudié s’écarte de 3,9 à 4,7 % des autres espèces du genre 1,3. Trois méthodes distinctes concluent à une espèce nouvelle 1. Une dépêche le résume simplement : ces animaux « n’ont aucun contact sur le plan reproductif » avec leurs voisins 2.

Ni requin, ni raie

Son surnom prête à confusion. On appelle ces poissons des « requins fantômes », pour leur teinte pâle et leur vie dans le noir des profondeurs 3. Mais ce ne sont pas des requins.

Ce sont des chimères. Une lignée à part, cousine des requins et des raies, séparée d’eux depuis près de 400 millions d’années 5,6. Leurs chemins ont divergé bien avant les dinosaures.

Les différences se voient. Un requin porte cinq à sept fentes branchiales nues. Une chimère n’a qu’une ouverture de chaque côté, fermée par un repli de peau 5. Ses dents forment des plaques pour broyer, pas des rangées qui se remplacent 6. Sa peau est lisse, sans écailles 6. Chez certaines espèces, la première épine dorsale est venimeuse 6.

L’espèce du Costa Rica est la quatrième de son genre. Et la première décrite du Pacifique oriental 1,2. Ses cousines vivent dans l’Atlantique, au large de l’Afrique du Sud, dans l’Indo-Pacifique 1. Sa répartition exacte, elle, reste ouverte. Des poissons semblables, observés près du Pérou et du Chili, restent à comparer 2.

Ce que la mer garde encore

Une telle trouvaille apprend deux choses. D’abord, combien l’océan profond reste mal connu. Il a fallu des outils modernes pour séparer cette espèce d’une autre, sous laquelle on l’aurait rangée sans les voir 1.

Ensuite, la lenteur du travail. Décrire une espèce demande du temps. Pour les seules chimères, 23 des 52 espèces connues ont été décrites depuis 2002 7. Le cas costaricien le montre en creux. Des spécimens gardés dès 2000, une description en 2026.

Un programme international de recensement des espèces marines estime à treize ans et demi le délai moyen entre une première capture et sa description 9. Le même programme avance qu’il resterait jusqu’à 90 % des espèces de l’océan à découvrir 9. Le chiffre est une estimation, portée par ceux qui explorent. À prendre comme un ordre d’idée, pas comme un décompte.

Une bonne nouvelle de connaissance

Cette découverte est une bonne nouvelle. Encore faut-il dire laquelle. C’est un gain de savoir, pas un signal d’alarme.

Les chimères sont le groupe de poissons cartilagineux le moins menacé. Une évaluation d’ensemble en recense 8 % d’espèces menacées, et près de 70 % sans souci particulier 7. La raison est simple. Elles vivent trop profond, et rapportent trop peu, pour intéresser la pêche 7.

Leurs cousins directs vont plus mal. Près d’un tiers des requins et des raies sont menacés d’extinction, la surpêche en tête 8. Les deux réalités tiennent ensemble. On décrit de nouvelles espèces pendant qu’une part du groupe s’éteint.

Le lieu, enfin, n’est pas indifférent. Les spécimens viennent de deux réserves parmi les plus anciennes du pays, Cabo Blanco, créée en 1963, et l’île du Caño, protégée depuis 1976 10. Le Costa Rica classe plus d’un quart de son territoire en aires protégées 10.

Reste un détail qui dit beaucoup. La description a été co-signée par un institut public des pêches 1. Les poissons remontés par erreur dans les filets, patiemment, ont fini sous le microscope. Une espèce de plus au catalogue du vivant. Et le rappel, tranquille, que l’océan garde encore l’essentiel de ses habitants.