Le 25 novembre 2023, environ vingt-cinq personnes se réunissent dans une villa au bord d’un lac, près de Potsdam. Un militant autrichien y présente un « plan de remigration » 1. La réunion est discrète. Sept semaines plus tard, un jury universitaire fait de ce mot le « non-mot de l’année » 2.

Ce que le mot désigne

Le mot « remigration » a deux vies. À l’origine, c’est un terme neutre de sciences sociales. Il désigne un retour volontaire vers son pays de départ. On l’a employé pour le retour de Juifs persécutés en Allemagne après 1945 2.

Le sens porté par l’extrême droite est autre. Il désigne le retour forcé ou incité d’immigrés et de leurs descendants 2,3. Y compris des citoyens naturalisés, ou nés dans le pays, jugés « mal assimilés ».

Un dispositif d’État existe déjà, et il est borné. L’aide au retour volontaire vise trois publics : les déboutés de l’asile, les personnes sous obligation de quitter le territoire, et les étrangers en situation irrégulière 4. Le départ est volontaire. L’Office français de l’immigration organise et finance le voyage 4.

Le mot « remigration » déborde ce cadre sur trois points. La contrainte, d’abord. Les personnes en situation régulière, ensuite. Les citoyens, enfin.

La cible s’élargit par étapes. Le récit part des « immigrés clandestins ». Il passe par « ceux qui ont commis un crime ». Il finit par « les étrangers qui touchent trop longtemps les aides sociales sans travailler » 3.

Le « plan » présenté à Potsdam ajoute un cercle de plus. Selon l’enquête qui a révélé la réunion, il visait aussi des citoyens allemands d’origine étrangère jugés « non assimilés » 1. Le critère affiché, l’« assimilation », est flou. Dans l’enquête, il désigne en pratique « la mauvaise couleur de peau, les mauvais parents » 1. La portée exacte de ce point a été contestée en justice. Le fait de la réunion et son thème, la remigration, restent établis 1.

C’est cette élasticité qu’un jury universitaire a pointée. En janvier 2024, il désigne « remigration » non-mot de l’année 2023 2. Sa motivation : un « euphémisme pour l’exigence d’expulsion forcée allant jusqu’aux déportations de masse » 2. Le mot, dit le jury, est un « vocable de camouflage » 2. Il est choisi pour ne pas dire « expulsion » ni « déportation ». Une revue universitaire lit le même procédé dans les écrits du mouvement : un discours codé 6.

D’où il vient

La matrice du mot est une théorie, le « grand remplacement ». Un essayiste français, Renaud Camus, la formule dans un livre de 2011 5. Elle affirme qu’un peuple « de souche » serait remplacé par des immigrés. Les chiffres de la population la contredisent : c’est une théorie complotiste, pas un fait 5.

Dans cette théorie, la « remigration » est posée comme la solution. Camus imagine même un « Haut-Commissariat à la Remigration » 5. Le mot naît ensuite dans les cercles identitaires français, au début des années 2010 3,5.

Un militant autrichien en fait un vrai programme. Martin Sellner le pose comme une « proposition » dans un livre de 2024, intitulé Remigration 6. Une revue universitaire y lit un langage codé, qui habille une intention ethnique 6.

Comment il est devenu un slogan de campagne

L’Allemagne bascule la première. En janvier 2024, un média d’investigation révèle la réunion de Potsdam 1. Le titre de l’enquête : « Plan secret contre l’Allemagne ». Des manifestations de masse suivent. Un débat s’ouvre sur l’interdiction de l’AfD 1. La ville de Potsdam interdit même l’entrée du pays au militant autrichien, en mars 2024, une mesure qu’il conteste ensuite en justice 12.

Un an plus tard, l’AfD assume le mot. Sa coprésidente le revendique lors de la présentation du programme, à Riesa, le 11 janvier 2025 7.

« Si l’on doit appeler ça “remigration”, alors appelons ça “remigration”. »

Alice Weidel, coprésidente de l'AfD, à Riesa le 11 janvier 2025

Elle promet des « rapatriements à grande échelle », dans la campagne des élections fédérales du 23 février 2025 7.

En Autriche, le mot figure dans le programme du premier parti. Le FPÖ intitule le sien « Forteresse Autriche ». Il y inscrit la « remigration des étrangers non invités » 8. Son chef, Herbert Kickl, promet de « lancer la remigration » de ceux qui, dit-il, « piétinent le droit à l’hospitalité » du pays 8. Le 29 septembre 2024, le FPÖ arrive en tête des législatives, avec environ 29 % des voix 9. C’est la première fois qu’un parti d’extrême droite gagne une législative nationale autrichienne depuis 1945 9. Un tel score tient à de nombreux facteurs, pas au seul mot.

En France, le mot trace une ligne de partage. Reconquête l’assume depuis 2022 : Éric Zemmour proposait alors un « ministère de la remigration » 10. Le Rassemblement national, lui, le refuse. « Nous n’utilisons pas ce terme, précisément parce qu’il crée une ambiguïté qui n’a pas lieu d’être », dit Jordan Bardella 3.

Le même Bardella détaille par ailleurs le programme du RN sur l’immigration : suppression du droit du sol, traitement de l’asile dans les ambassades des pays de départ, priorité nationale pour les aides sociales, « expulsion systématique des délinquants et criminels étrangers » 3. Comparer ces mesures au projet de « remigration » suppose de les examiner une à une. La distance établie, elle, est d’abord celle du mot.

Le mot s’organise aussi par-delà les frontières. Le 17 mai 2025, le premier « Remigration Summit » réunit trois à quatre cents militants à Gallarate, près de Milan 11. Sellner l’organise. Un eurodéputé italien y définit la remigration comme « une proposition concrète, pas un slogan » 11. Le mot circule vers la Belgique, le Royaume-Uni, les États-Unis 3,11.

Mais il n’a pas partout le même visage. En Flandre, l’idée précède le mot de vingt ans. Dès 1992, un dirigeant du Vlaams Belang réclamait « le rapatriement forcé de tous les immigrés jusqu’à la troisième génération » 13. Aux Pays-Bas, Geert Wilders parle d’« arrêt de l’asile » et d’expulsions, pas de « remigration » 14. Ranger tous ces discours sous un seul mot serait inexact.

Un dispositif réel, un mot élastique

Un dispositif d’État existe déjà pour organiser des retours. Il est borné, volontaire, réservé aux étrangers sans titre de séjour 4. Le mot « remigration » en désigne un autre. Un retour forcé, qui remonte des clandestins jusqu’aux citoyens jugés « mal assimilés » 1,2. C’est cette distance qu’un jury universitaire a nommée, fin 2023, en faisant de « remigration » le non-mot de l’année 2.