Quinze ans de promesses, un usage qui n’a pas bougé
En 2009, la loi fixe un cap clair. Réduire de moitié l’usage des pesticides en dix ans 1. Quinze ans plus tard, la baisse n’a pas eu lieu.
L’indicateur qui mesure l’intensité des traitements a même progressé de 12 % entre 2009 et 2016 1. Fin 2023, une commission d’enquête de l’Assemblée nationale le confirme. Les chiffres sont « au même niveau qu’en 2009 » 2.
Entre-temps, l’objectif a glissé. Reporté de 2018 à 2025 1. Puis la période de référence a été déplacée vers des années plus chargées. Ce choix, selon le rapporteur parlementaire, revient à réviser l’objectif à la baisse 2.
En 2024, le gouvernement change d’outil de mesure. Il adopte un indicateur calculé à l’échelle européenne, et affiche une baisse de 49 % 3. Mais cet indicateur baisse surtout quand une molécule est retirée du marché, pas quand les pratiques changent 4. Le seul retrait d’un fongicide en 2021 suffirait à le faire chuter de 44 %, sans qu’un seul champ soit traité autrement 4.
Un autre chiffre circule. Les tonnages de pesticides utilisés en agriculture conventionnelle ont baissé de 17 % 2. C’est vrai. Mais le poids et le nombre de traitements ne mesurent pas la même chose. Retirer un produit employé à forte dose fait baisser le poids sans réduire le nombre de passages dans les champs 2.
Réduire, est-ce que ça ruine les fermes ?
C’est la crainte la plus répandue. Moins de pesticides, moins de récolte, des fermes qui coulent.
Les données disent autre chose, au moins pour les grandes cultures. Une étude portant sur 946 fermes françaises n’a trouvé, dans 77 % des cas, aucun conflit entre usage bas, bon rendement et bonne rentabilité 6. Mieux : réduire l’usage de 42 % serait possible sans aucune perte pour près de six fermes sur dix 6.
Une condition, toutefois. Il ne s’agit pas de baisser les doses à l’identique. Il faut repenser le système : varier les cultures, désherber mécaniquement, choisir des variétés résistantes 6.
Sur le terrain, un réseau public suit des fermes engagées depuis dix ans. Elles ont réduit leurs traitements d’un quart. Leur marge a reculé d’environ 10 % 8. Le repli est réel. Mais le même bilan ajoute un détail décisif. Les fermes qui ont le plus réduit sont celles qui ont le mieux tenu leur marge 8. La réduction n’est donc pas la cause du recul.
Les deux sources se rejoignent sur un point. Réduire ne fait pas gagner d’argent 7. C’est pourquoi la transition a besoin d’un coup de pouce public pour démarrer. Le gouvernement l’a acté à sa façon, avec 250 millions d’euros annoncés et un mot d’ordre, « pas d’interdiction sans solution » 5.
Un rappel s’impose ici. Ces preuves valent pour les grandes cultures, le blé, le maïs, le colza. Elles ne disent rien d’un verger, d’une vigne ou d’un champ de betterave attaqué par un ravageur, où retirer un produit précis peut coûter cher. Et les fermes les plus fragiles ne sont pas celles-là. Un éleveur de bovins gagne en moyenne autour de 20 000 euros par an, contre 55 000 en grandes cultures 16. La détresse d’une filière ne se transfère pas à une autre.
Et le prix des courses ?
Deuxième crainte, l’addition en rayon.
Là encore, l’effet est plus faible qu’il n’y paraît. Dans le prix d’un produit alimentaire, la matière agricole ne pèse en moyenne que 44 % 9. Et cette part s’effondre dès qu’un produit est transformé. Moins de 8 % pour une baguette, contre 73 % pour un produit brut 9. Plus il y a de transformation, moins une hausse au champ se voit à la caisse.
Un seul chiffre mesure directement l’effet d’une réduction sur le prix. Environ 15 % de plus pour le consommateur 12. Mais c’est une projection, bâtie sur l’hypothèse d’une taxe forte. Et une partie de la production perdue serait remplacée par des importations, ce qui déplace le prix et envoie les pesticides ailleurs 12.
Le bio, souvent cité en exemple, coûte 20 à 30 % de plus 11. Sauf que ce surcoût mélange bien des choses. Ni pesticide ni engrais de synthèse, une certification, des rendements plus bas 11. Il ne mesure pas le seul prix des pesticides.
Si le prix monte, il pèse d’abord sur les budgets serrés, où l’alimentation tient une place plus lourde. En 2023, quand les prix alimentaires ont bondi de 12,2 %, les ménages ont acheté 3,1 % de quantités en moins 10.
Le coût que l’étiquette ne montre pas
Reste la part invisible. Celle qui n’apparaît sur aucun ticket de caisse.
Une expertise collective publique a fait le point en 2021 sur les liens entre pesticides et santé. Elle retient des présomptions fortes pour la maladie de Parkinson, plusieurs cancers, des troubles du développement chez l’enfant exposé, des maladies respiratoires 13. Les premiers touchés sont ceux qui manipulent les produits, les agriculteurs eux-mêmes. Puis les riverains et les enfants. Ce risque n’entre dans le prix d’aucun légume.
Mis bout à bout, ces coûts pour la société ont été chiffrés pour la France, sur l’année 2017. Entre 372 millions et 8,2 milliards d’euros par an 14. La fourchette est large, parce qu’une partie des dégâts reste difficile à attribuer avec certitude. Le bas de la fourchette est le plancher le plus prudent, pas le total 14.
À cela s’ajoute l’eau. Retirer du robinet les pesticides et les nitrates venus des champs coûte cher. Les estimations officielles vont de 500 millions à deux milliards d’euros par an 15. Entre 1980 et 2019, 4 300 points de captage ont dû fermer, pollués surtout par les nitrates et les pesticides 2. La facture, elle, arrive chez les ménages 15.
À qui la note
Deux coûts, donc, face à face.
D’un côté, celui d’une réduction. Réel, parfois lourd pour les fermes fragiles, mais borné et incertain selon la méthode retenue. De l’autre, celui de l’usage d’aujourd’hui. Une facture d’eau et une facture de santé, versées chaque année par des gens qui n’ont rien décidé.
Le prix des courses ne montre ni l’une ni l’autre.
