En garde à vue, il refuse de donner son nom. Les policiers photographient son visage. Un logiciel le compare à des millions de portraits. Le résultat tombe : ce sera « Marius », 23 ans, un casier pour stupéfiants et violences. Sauf que ce n’est pas lui. Il passera près de cent heures enfermé sous le nom d’un inconnu. Le 6 juillet 2026, le tribunal de Valence a relaxé les huit prévenus de cette affaire.

L’homme qui n’était pas Marius

Le 14 mai 2026, huit opposants à une déviation routière mènent une action près de Valence. Deux se suspendent au pont Mistral, au-dessus de l’autoroute A7. Les huit sont interpellés et placés en garde à vue 2.

Plusieurs gardent le silence sur leur nom. C’est leur droit. Les policiers les photographient et les filment pendant leurs auditions 5. Puis ils comparent ces visages à un fichier de police, par reconnaissance faciale. Un procès-verbal obtenu par l’enquête de France 2 porte la mention « formellement identifié via la reconnaissance faciale » 3.

Pour l’un des militants, le résultat est faux. Le logiciel le donne pour « Marius », 23 ans, un casier pour stupéfiants et violences. Il est détenu sous ce nom près de cent heures. Il comprend l’erreur le lendemain, quand son avocat l’appelle « Marius » à son tour. Les documents remis portent toujours le mauvais nom. Et la mauvaise date de naissance, les parents, la nationalité, le lieu de naissance d’un autre 3.

« Si mon client n’avait pas dit “non non, je m’appelle pas de ce nom-là”, eh bien le vrai Marius se serait retrouvé potentiellement condamné. »

Thomas Fourrey, avocat de la défense

Ce Marius-là n’a rien à voir avec la manifestation. Sans ce démenti, c’est son casier qui aurait pu s’alourdir, pour des faits commis par un autre.

Ce qu’a jugé le tribunal

Le 6 juillet, le tribunal correctionnel de Valence relaxe les huit prévenus 1. Le motif est double, et il mérite d’être lu en entier.

D’abord sur les faits. Pour les prévenus jugés sur ce qu’ils avaient fait, le tribunal estime que « la mise en danger de la vie d’autrui n’était pas assez caractérisée ». Le blocage de la route, lui, était « sans gravité et sans préjudice » 1. Autrement dit, les faits reprochés ne tenaient pas, sans même parler du logiciel.

Ensuite sur la méthode. Pour quatre prévenus dont l’identité n’avait pas été vérifiée, le président du tribunal a dénoncé « des stratagèmes » : des photos prises sans consentement, des enregistrements d’audition utilisés pour identifier ceux qui se taisaient 1.

Le verdict est souvent résumé en une formule : le logiciel aurait fait tomber le procès. Cette lecture vient surtout de la presse militante et de Disclose, le média d’investigation qui défend les libertés numériques 4,5. Elle n’est pas fausse, mais elle laisse de côté la première raison. Le tribunal a d’abord jugé les faits faibles. La motivation écrite, elle, n’a été publiée par aucune source : la qualification exacte reste à confirmer.

Neuf millions de visages

L’outil interroge un fichier précis, le traitement des antécédents judiciaires. Il contient environ neuf millions de photos de face 3. Ce sont celles de personnes un jour mises en cause, prises par exemple en garde à vue. Pas forcément condamnées.

La technologie ne rend pas une certitude. Elle calcule une chance de ressemblance, et peut se tromper dans les deux sens 9. En 2022, une femme accusée de cambriolage a été reconnue sur un taux de 68 %. Cela a suffi à valider un nom qui n’était pas le sien. La peine a été inscrite au casier d’une autre femme 3. Aucun chiffre officiel n’existe en France sur ces erreurs 3.

Le fichier et l’outil, eux, sont légaux. En 2022, le Conseil d’État a validé cet usage adossé au fichier 8. Son motif : un tri à la main serait impossible, vu le nombre de fiches. La décision de Valence ne change rien à cette base légale.

« On ne l’utilise pas »

Le droit français fonctionne à deux vitesses. Comparer un visage au fichier, dans le cadre d’une enquête, est autorisé 6. Surveiller la rue avec le même outil est interdit 7.

Le 1er avril 2026, au Sénat, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez déclarait que cet outil, lors des contrôles d’identité, « n’est pas légal », et « donc on ne l’utilise pas ». Un mois plus tard, une équipe filme la scène à Paris. Deux policiers en civil photographient un homme, puis interrogent le fichier, en plein contrôle 4. Un rapport de la police des polices notait dès 2023 l’outil « très fréquemment utilisé sur la voie publique » 4.

La règle européenne, elle, ne vise que le temps réel dans la rue 10. À Valence, la comparaison s’est faite après coup, sur une photo prise en garde à vue. Ce n’est pas le même régime, et cette affaire n’entre pas dans ce cas.

Ce que la décision change, et pour qui

Juridiquement, peu de chose. C’est un jugement de première instance, dans un dossier précis, sans motivation écrite publiée. Il n’abroge aucun texte et ne crée aucune règle générale. Le parquet peut faire appel, et cette décision n’est peut-être pas définitive.

Ce que l’affaire établit est ailleurs. Un logiciel a désigné un nom. Il a fallu un homme qui dise non, puis un avocat, puis un juge, pour que l’erreur ne se transforme pas en condamnation. Le contrôle humain a fini par jouer. Il a joué parce qu’une personne était là pour protester.

Reste la question que personne ne tranche : combien de fois, ailleurs, le nom rendu par la machine n’a rencontré aucun démenti. Sur ce point, il n’existe aucun chiffre.