Le 16 juin 2022, un Super Puma de l’armée suisse survole un terrain militaire près de Thoune, à 30 mètres du sol. En bas, deux sources radioactives sont posées à moins de 20 centimètres l’une de l’autre. Une plus faible, de baryum 133. Une forte, de césium 137, qui couvre la première. Six secondes de mesure suffisent. Le calcul retrouve les deux, leur place à 2 mètres près, et leur quantité à 4 % près au plus 1.

Un photon sur dix mille

Une source au sol émet des rayons gamma. Très peu arrivent jusqu’à l’appareil. L’Institut Paul Scherrer, qui a mené ces travaux, donne un ordre d’idée : sur 10 000 photons émis par une source au sol, un seul atteint l’hélicoptère 2. Et ceux qui arrivent sont abîmés. L’air les dévie. La carcasse de l’appareil aussi.

Chaque matière radioactive laisse pourtant une signature : une forme précise dans les énergies captées. Les méthodes courantes regardent quelques pics de cette signature. Or l’air et l’appareil la déforment. Les modèles simplifiés de l’hélicoptère se trompent parfois de plus de 200 % sur les énergies les plus basses 1.

Des milliers de cas calculés d’avance

L’équipe suisse a pris le problème à l’envers. Elle a d’abord simulé, sur un supercalculateur, comment chaque matière se présente vue d’en haut. Cela a demandé plus de 50 000 heures de calcul sur processeur, une seule fois 1.

Ensuite, en vol, le spectre capté est comparé à cette bibliothèque. Un calcul statistique cherche ce qui explique le mieux la mesure : quelles matières, où, et combien. Sur un seul processeur, il dure environ cent secondes 1.

Le résultat a été publié le 26 octobre 2026 dans la revue Nature Communications, après relecture par d’autres chercheurs 1. La source de baryum faisait 0,47 milliard de becquerels. Celle de césium, presque vingt fois plus. Selon les auteurs, les analyses classiques par pics ne séparent pas deux sources ainsi collées. Cette méthode les a séparées 1.

Posée seule, chaque source a été mesurée à moins de 2 % de sa valeur de laboratoire. Pour les deux sources collées, l’écart reste à 4 % au plus 1.

Les auteurs annoncent une précision dix fois meilleure que les méthodes du même type, dans des conditions comparables. Le calcul, lui, coûte dix millions de fois moins qu’une simulation complète refaite à chaque fois 1.

Le communiqué de l’institut parle d’identifier « en quelques secondes » 2. La formule est un peu rapide. Six secondes, c’est le temps de mesure. Le résultat arrive environ cent secondes plus tard 1.

Ce qui reste à prouver

L’essai a été mené sur un terrain connu, avec deux sources fortes posées d’avance, à basse altitude 1. Les matières à chercher étaient fixées au départ. À ce jour, aucune autre équipe n’a refait l’expérience.

Surtout, un accident de centrale ne dépose pas deux points au sol. Il laisse une contamination étalée sur des kilomètres. Les auteurs écrivent que leur méthode peut être étendue à ce cas. Elle n’y a pas encore été appliquée 1.

La méthode a aussi une limite de principe. Elle mesure ce qui est au sol, pas la dose reçue par une personne. Après Fukushima, des habitants ont porté des dosimètres. Leurs doses étaient « en général plus basses » que les estimations tirées de questionnaires et de modèles. Seule la mesure individuelle dit ce que chacun a reçu. L’Agence internationale de l’énergie atomique juge donc ce suivi individuel « vital » 5.

À quoi sert un œil dans le ciel

En Suisse, l’hélicoptère couvre environ 100 km² en trois heures. Il sert en cas d’incident dans une centrale, d’accident de transport de matière radioactive, de chute de satellite ou de vol de matière 3. Son rôle : repérer vite les zones dangereuses, pour envoyer les équipes au sol au bon endroit 3.

Il sert aussi en temps calme. Tous les deux ans, la zone de 5 km autour des centrales suisses est survolée 3. Selon la Centrale nationale d’alarme, qui conduit ces vols, ces cartes de référence permettent de repérer un écart après un incident 3. Lors de la campagne de fin mai 2025, autour de Gösgen et de Mühleberg, elle n’a relevé aucune hausse hors des sites des centrales. Elle décrit un niveau stable depuis quinze ans 4.

Savoir quelle matière domine change ce qui protège. Les comprimés d’iode, par exemple, ne servent que si de l’iode radioactif a été rejeté 8. Une identification fine et rapide pourrait donc aider à choisir la bonne consigne. Ce gain reste à mesurer dans une vraie crise : la méthode n’en a encore connu aucune.

La mesure ne fait pas la décision

Fukushima rappelle une limite que nulle précision ne règle. Le 20 mars 2011, deux administrations japonaises avaient en main des cartes aériennes américaines. L’une d’elles, le ministère chargé des sciences, les a jugées conformes à ses propres mesures et à celles de la préfecture 6. Ses responsables politiques en ont été informés le lendemain 7.

Selon la commission d’enquête du gouvernement japonais, les États-Unis avaient demandé que ces cartes ne soient pas diffusées. Le ministère a demandé leur publication le 21 mars. Elles ont été mises en ligne vers le 22 mars 6. Mais elles n’ont pas servi à décider l’évacuation. En juillet 2012, le gouvernement japonais a écrit que les raisons n’étaient « pas claires à ce jour ». Il ajoutait que ces données ne lui avaient pas été remises pour être publiées 7.

La donnée était entre les mains de l’administration. Rien n’établit qu’elle ait servi à informer ou à évacuer les habitants.

En France, c’est le préfet qui décide : mise à l’abri, évacuation, prise d’iode. Il s’appuie sur l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Il s’appuie aussi sur les moyens de mesure qui lui disent où sont les matières radioactives 9,10. La loi l’oblige à informer la population « dans les meilleurs délais » 9.

Le CEA cartographie déjà par hélicoptère les sites nucléaires français, avec un système qui identifie les matières radioactives 16. L’ASNR dispose aussi d’une mesure héliportée. Elle l’a testée à Chinon, les 12 et 13 juin 2025, avec une cinquantaine d’experts 10. La même année, elle a pris part à l’exercice international mené en Suisse, du 2 au 6 juin 4. Rien n’indique pour l’instant que la nouvelle méthode sera adoptée en France.

Ce que chacun peut suivre

La radioactivité de l’air en France se suit en direct. Le réseau Téléray compte 457 balises. Chacune mesure toutes les dix minutes, et les chiffres sont publics sur teleray.asnr.fr 11. Un autre réseau publie environ 300 000 mesures par an, dans l’air, l’eau, le sol et les aliments. Son but : que chacun voie ce qui est surveillé près de chez lui 12.

Autour de chaque installation nucléaire de base, une commission locale d’information tient au moins une réunion publique par an, ouverte à tous. Elle peut faire faire ses propres mesures des rejets de l’installation dans l’environnement 15.

Autour d’une centrale, la zone de distribution préventive d’iode s’étend jusqu’à 20 km 10. Une adresse saisie sur le site Géorisques indique si elle s’y trouve 13. Dans les 10 premiers kilomètres, les comprimés se retirent gratuitement en pharmacie, sans justificatif, depuis septembre 2024 14,13. La bande de 10 à 20 km a eu sa propre campagne en 2019-2020 14. Aucune source ne dit si ses habitants peuvent aujourd’hui en retirer de la même façon. L’État garde aussi des stocks, distribués en urgence dans des lieux fixés par le préfet 14. Les comprimés ne se prennent que sur sa consigne 14.

Au-dessus de Thoune, six secondes de mesure ont suffi pour retrouver deux sources collées l’une à l’autre, et mesurer chacune à 4 % près 1.