Des gouffres qui ont gardé le temps
Le calcaire du Quercy est creusé de poches et de fissures. Au fil des millions d’années, elles se sont remplies de terre, de phosphate et d’os. On connaît plus de 200 de ces gisements 2,3. Le registre se lit par tranches d’environ un million d’années 2. Pour un passé aussi lointain, c’est une précision rare.
La richesse est énorme. Les seuls ongulés à doigts pairs en donnent une idée. C’est le grand groupe des cochons, des chevreuils et des vaches. Une équipe de Montpellier en a compté 2 196 relevés. Ils couvrent 90 espèces, dans 55 gisements, de 42 à 25 millions d’années 1.
Selon ses auteurs, ce registre a l’un des taux de préservation les plus élevés connus pour des animaux terrestres 1. Le territoire est classé Géoparc mondial de l’Unesco, rappelle la fiche du projet de recherche 6.
Un froid venu de l’Antarctique
Le bouleversement n’était pas un réchauffement. C’était un refroidissement. Vers 34 millions d’années, la Terre passe d’un monde presque sans glace à un monde avec une calotte sur l’Antarctique 5. Sur toute cette période, le niveau des mers baisse d’environ 70 mètres 5.
Le changement ne s’est pas fait en un jour. Il s’étale sur près de 800 000 ans, avec deux grandes marches d’environ 40 000 ans chacune 5. La cause la plus probable, selon les modèles du climat, est une baisse du gaz carbonique dans l’air. Les mesures anciennes de ce gaz restent en partie contradictoires 5.
En Europe, le froid ne frappe pas partout pareil. Dans le sud de l’Angleterre, une partie des mesures montre des étés bien moins chauds. Dans le bassin de l’Èbre, en Espagne, ni la température moyenne ni les pluies ne changent 5. Dans le Quercy, la forêt chaude, humide et fermée laisse la place à un paysage plus frais, plus sec, plus ouvert. Les saisons deviennent marquées 1.
Trois familles sur neuf passent le cap
À la fin de la période chaude, avant le froid, le Quercy abrite 22 espèces d’ongulés propres à l’Europe de l’ouest 1. Les spécialistes les rangent en neuf familles. Ces animaux ont évolué à part pendant 10 à 15 millions d’années. L’Europe de l’ouest était alors un archipel, coupé de l’Asie 1.
Le changement les frappe durement. En un million d’années, 77 % de ces espèces disparaissent 1. Ce chiffre vaut pour ce groupe précis, dans le Quercy. Les estimations plus anciennes, autour de 50 %, portaient sur tous les mammifères d’Europe, un autre périmètre 1.
Trois familles traversent 1. Certaines espèces qui passent le cap ont des traits à part : une pointe de plus sur les molaires, des dents proches de celles du tapir, un corps de grimpeur. Les auteurs écrivent que ces traits ont pu les aider 1. C’est une hypothèse, ces traits n’ont pas été testés. Les calculs ont porté sur la taille des dents et des mâchoires. Aucune de ces mesures n’est liée à l’apparition ou à la disparition des espèces 1,2. Ce qui a sauvé les survivants reste une question ouverte.
Les espèces venues d’Asie arrivent après l’effondrement
Les mers baissent. Dans les Alpes et les Balkans, le sol bouge aussi. Des passages de terre s’ouvrent vers l’est 1. Des espèces venues d’Asie entrent en Europe de l’ouest : des ruminants, des cousins des cochons, des parents des hippopotames 1.
Pendant longtemps, l’idée dominante était simple. Ces ruminants, mieux armés pour mâcher, auraient évincé les espèces locales 1. Les fossiles du Quercy montrent un autre ordre. Les espèces venues d’Asie se multiplient après l’effondrement des espèces locales, pas avant 1. Elles occupent pour l’essentiel les places laissées vides 1. Leur présence semble même avoir freiné les disparitions 1.
Les auteurs parlent d’un remplacement « passif ou opportuniste » 1. Le moteur principal du déclin, selon eux, est probablement le changement du milieu et l’apparition de saisons marquées 1. Ils laissent une piste ouverte : la concurrence d’autres mammifères venus d’Asie, rongeurs ou carnivores, n’a pas été testée 1. Et le débat n’est pas clos pour tous les groupes. Pour les cainothères, la responsable du projet de recherche annonce un autre résultat. Selon elle, la concurrence a joué un rôle prépondérant, et la température un rôle faible 6.
Le petit survivant de la taille d’un lapin
Les cainothères sont les ongulés à doigts pairs les plus nombreux du Quercy. On en a compté 915 relevés, pour 15 espèces 2. Eux aussi souffrent pendant le refroidissement. Pendant deux millions d’années, ils perdent plus d’espèces qu’ils n’en gagnent 2.
Puis ils rebondissent. Vers 31 millions d’années, huit espèces vivent en même temps 2. Leurs dents s’élargissent. Leurs mâchoires deviennent plus solides. Les auteurs relient ce changement à une végétation plus dure à mâcher, dans un paysage plus sec 2. Leur capacité à s’adapter y a probablement joué un rôle clé, selon la même étude 2.
Grenouilles, salamandres et premiers cousins des blaireaux
Les ongulés ne sont pas seuls. À Dams, près de Caylus, dans le Tarn-et-Garonne, quatre remplissages encadrent le grand froid 3. Deux datent d’avant, deux d’après. Sur l’ensemble du Quercy, les amphibiens passent de 11 groupes à 8. Deux familles de grenouilles et crapauds disparaissent d’Europe de l’ouest. L’une reviendra des millions d’années plus tard 3. Les salamandres et tritons passent de cinq groupes à quatre 3.
Les auteurs reprennent une piste déjà avancée par d’autres. Les espèces des forêts chaudes et humides s’éteignent. Des espèces moins exigeantes et des espèces faites pour un milieu plus sec et plus frais prennent la suite 3. Les auteurs restent prudents. Les fossiles d’amphibiens sont peu nombreux, et il en faudrait plus 3. Chez les lézards et les serpents, des travaux antérieurs comptent plus des trois quarts des groupes disparus 3.
Chez les carnivores, la suite est une floraison. À la fin de la période chaude, l’Europe ne compte presque qu’un seul animal de la lignée des chiens et des ours. Il est petit et primitif. Trois millions d’années après le froid, cette lignée est devenue très variée 4. Les gisements de cette époque livrent aussi la forme la plus primitive connue en Europe du groupe des belettes, des blaireaux et des ratons laveurs. L’espèce la plus abondante de ce niveau grimpait. Selon les auteurs, le milieu était sans doute encore en partie boisé 4.
Une reprise qui prend son temps
La nature ne repart pas d’un coup. Six millions d’années après le grand froid, le Quercy compte 19 espèces d’ongulés, contre 22 avant 1. Une nouvelle vague de disparitions emporte ensuite la moitié des espèces, au milieu de la période suivante 1. Mais les espèces nées après le froid durent plus longtemps : 3,2 millions d’années en valeur médiane, contre 1,5 avant 1.
Ce refroidissement s’étale sur près de 800 000 ans 5. Aucune des études ne le compare au réchauffement actuel. Un repère donne l’échelle. Depuis 1970, la température mondiale monte plus vite que sur toute autre période de 50 ans depuis au moins 2 000 ans, selon le GIEC 8. L’étude principale sur le Quercy est en accès libre. Le CNRS a mis en ligne le 30 octobre une vidéo de huit minutes sur ces gouffres 1,7.
Il y a 34 millions d’années, en un million d’années, 77 % des espèces d’ongulés propres à l’Europe de l’ouest ont disparu du Quercy. Les espèces venues d’Asie ont, pour l’essentiel, occupé les places restées libres. Et un petit animal de la taille d’un lapin a traversé, avant de se diversifier dans un paysage plus sec 1,2.
