Sur une côte du sud de l’Australie, une équipe fixe un capteur minuscule sur la queue d’un oiseau. La colle n’a pas tenu, le ruban non plus. Ce sont de petits colliers de serrage, adaptés pour ne pas blesser l’animal, qui ont fait l’affaire. Vingt et un oiseaux ont ainsi été équipés. À quinze mille kilomètres de là, en Alaska, d’autres attendent de les voir arriver.

Un oiseau qui relie deux bouts du monde

L’oiseau s’appelle le puffin à queue courte. Il pèse environ cinq cents grammes 5. Chaque année, il accomplit un voyage énorme. Il se reproduit dans le sud-est de l’Australie. Puis il file vers le nord du Pacifique, jusqu’en Alaska, au Japon, en Russie 2. Entre quinze mille et dix-sept mille kilomètres, dans chaque sens 2. Avant de remonter vers le nord, il fait un crochet par les eaux froides du bord de l’Antarctique, riches en nourriture 2.

Ils sont des millions à faire ce trajet. Environ vingt-trois millions d’oiseaux se reproduisent dans le sud-est de l’Australie 2. La Tasmanie compte à elle seule plus de onze millions de terriers 2. Un navigateur de passage en 1798 avait noté « cent millions d’oiseaux dans un seul vol » au-dessus du détroit de Bass 2. Certains de ces oiseaux vivent jusqu’à quarante-cinq ans 5.

Ce que chacun sait, mis en commun

Les capteurs racontent la route en pleine mer 1. Mais ils s’arrêtent là où l’œil humain reprend, sur les côtes. Depuis des générations, des peuples des deux rives du Pacifique guettent cet oiseau 1. Son arrivée et son départ leur servent de calendrier 1.

En Australie-Occidentale, des rangers du peuple wudjari noongar portent le projet 1. Ils appellent l’oiseau « yowli » 1. De l’autre côté, des communautés d’Alaska (eyak, iñupiaq, yup’ik, alutiiq) apportent leur propre mémoire 1. Aucune des deux, ni la technique seule, ne couvre les quinze mille kilomètres. Ensemble, elles visent une image complète de la route et des dangers 1.

Les premiers relevés donnent déjà une piste. Les oiseaux rejoindraient d’abord la Tasmanie, avant de repartir vers le nord 1. Rien n’est encore acquis. Les capteurs seront récupérés en novembre, et la carte complète reste un objectif 1.

Un même oiseau, deux cultures

En Tasmanie vivent d’autres Aborigènes, qui connaissent bien cet oiseau. Ils l’appellent « yolla » 2. Chaque année, ils en récoltent les poussins, une tradition toujours vivante 2. La saison est courte et encadrée, du 27 mars au 30 avril 2. Environ deux cent mille poussins sont prélevés et vendus chaque année 2. C’est un autre peuple que celui du projet de suivi, et un même oiseau 2.

L’espèce reste fragile. Les autorités tasmaniennes la disent « vulnérable à la surexploitation et à la destruction de son habitat » 2.

Le canari de l’océan

Pourquoi tant d’efforts pour un oiseau ? Parce qu’il raconte l’état de la mer. En Alaska, des oiseaux de mer meurent en masse, régulièrement, depuis 2015 3. En 2019, plus de huit mille cinq cents puffins à queue courte ont été retrouvés morts en mer de Béring et des Tchouktches 3. L’examen des corps a donné la cause : la faim 3. Ce chiffre n’est qu’un minimum, la part des cadavres ramassés 3. Cet été-là, ces oiseaux formaient plus de 95 % des cadavres relevés sur les côtes d’Alaska 4.

Que s’est-il passé ? La mer a chauffé. Les grandes vagues de chaleur du Pacifique Nord coïncident avec ces hécatombes 3,4. Un petit poisson dont l’oiseau se nourrit, le lançon, a perdu 89 % de son énergie par rapport à 2012 et 2013 3. Les oiseaux arrivent, et la nourriture n’est plus là 4. Le mécanisme exact n’est pas entièrement tranché, d’autres pistes restent à l’étude 3.

Le même signal se lit au sud. En 2019, en Australie, les oiseaux sont arrivés deux semaines après leur date habituelle 4. Sur un site qui accueille jusqu’à quarante mille oiseaux, il en manquait plus de la moitié 4. Beaucoup n’étaient pas en état de se reproduire cette année-là 4.

Une vigie partagée

Un oiseau qui meurt de faim quand la mer chauffe est un signal. Comme le canari au fond de la mine, il alerte avant les autres. Le suivre des deux côtés du Pacifique, c’est se donner une vigie commune sur la santé de l’océan. Le projet s’inscrit d’ailleurs dans un réseau autochtone plus large, qui relie des communautés le long des routes de migration 6.

Reste l’oiseau lui-même, minuscule au-dessus de l’océan, qui ignore les frontières tracées par les humains. Une responsable yup’ik du projet, présidente d’un conseil tribal du village de Paimiut, le dit à sa façon 1.

« Ces oiseaux sont des citoyens du monde. Celui-ci n’a d’allégeance à aucun pays. »

Estelle Thomson, responsable yup'ik