Un réseau bâti pour le volume
Ce site n’est pas seul. Il appartient à un ensemble que l’État français a mis à plat. En février 2024, un service chargé de surveiller les ingérences étrangères en a dressé la carte. Au moins 193 portails. La même infrastructure derrière tous 1.
Ces sites ne produisent aucun texte original. Ils recopient en masse des sources russes et prorusses. En moins de trois mois, cinq d’entre eux ont mis en ligne 152 464 articles 1.
Et les lecteurs ? Environ 31 000 visites par mois pour cinq sites, fin 2023 1. Le portail qui vise la France est le moins fréquenté de tous. Un tel écart n’a rien d’un hasard.
Il cherche à occuper le web. À saturer les moteurs de recherche. Le service français attribue ce réseau à la Russie, une imputation qui est aussi un acte politique. Il pointe une entreprise de développement web installée à Simferopol, en Crimée, sans pouvoir nommer le commanditaire final 1.
Ce que les assistants en recrachent
Reste la vraie question. Ces textes ressortent-ils dans les réponses des assistants comme ChatGPT ou Le Chat ?
En mars 2025, une société privée américaine, NewsGuard, a testé dix outils. Elle annonce qu’ils ont repris de faux récits de ce réseau 33 % du temps. Sept sur dix ont même cité ces sites comme source 2. Un chiffre à manier avec prudence : il vient d’un seul auditeur, sa méthode est contestée, et cette même société vend ensuite le remède.
Un cas européen existe. Le Chat, du français Mistral, a été passé au même test en avril 2026. Résultat global : de faux récits repris 50 % du temps en anglais, 56,6 % en français 3. Sur un petit échantillon, trente réponses par langue.
Mais ce test détaille quelque chose d’essentiel. Sur une question neutre, le taux tombe à 10 %. Sur une question déjà orientée vers le faux récit, il monte à 60 ou 70 %. Sur une question franchement malveillante, à 80 ou 90 % 3. Le chiffre qui fait peur décrit donc un usage tordu, pas la requête ordinaire d’un lecteur. Mistral n’a pas répondu aux sollicitations : ce silence ne vaut ni aveu ni démenti.
Se méfier de ces outils n’a rien de déraisonnable. Une puissance étrangère cherche bel et bien à les piéger. Mais le piège vise surtout qui va déjà dans son sens.
Le maillon qui manque
Comment ces textes arrivent-ils dans les réponses ? L’explication avancée tient en une idée. Ces articles serviraient de matière à l’entraînement des modèles. Le volume rend l’idée plausible : NewsGuard parle de 3,6 millions d’articles pour la seule année 2024 2.
Plausible n’est pas prouvé. Personne n’a montré que ces articles entrent vraiment dans l’entraînement d’un modèle précis. Il y a une coïncidence de calendrier et de volume, pas une démonstration. Dire que les assistants sont « entraînés sur » la propagande russe serait aller plus loin que les faits.
La Chine, un problème d’une autre nature
Le cas chinois ne ressemble pas au cas russe. Avec la Russie, l’éditeur du modèle subit une pollution venue du dehors. Avec DeepSeek, un assistant chinois, le biais est dans la conception même.
Avant d’être ouvert au public en Chine, un modèle doit passer une revue de conformité officielle. Les tests menés par un radiodiffuseur public canadien et l’agence Associated Press montrent le résultat. DeepSeek esquive les questions sur Tiananmen. Sur Taïwan, il commence une réponse puis l’efface sous les yeux de l’utilisateur. Il raille volontiers un dirigeant occidental, mais refuse la même plaisanterie sur le président chinois 5. NewsGuard lui attribue 17 % de réponses exactes, bon dernier ou presque sur onze outils, sur dix questions testées en janvier 2025 6.
La différence compte pour la suite. Face à la Russie, l’éditeur peut corriger. Face à Pékin, l’éditeur chinois obéit à l’État. Le remède ne peut venir que du dehors.
Qui peut agir
Trois leviers existent, aucun ne suffit seul.
Les éditeurs d’abord. Ils peuvent écarter les domaines pollués, filtrer ce que le modèle va chercher sur le web, poser des garde-fous à l’entraînement. Un marché s’est d’ailleurs formé autour de ce besoin. NewsGuard, l’auditeur qui tire la sonnette d’alarme, vend aussi un service d’exclusion de ces sites, lancé en mars 2025 7. Le même acteur signale le danger et facture la protection. Son efficacité reste un argumentaire commercial, qu’aucune mesure indépendante n’a confirmé.
L’État ensuite, du côté de la détection. Sans une carte publique du réseau, comme celle du service français, les éditeurs n’ont aucune liste sur quoi s’appuyer 1. Nommer l’adversaire est le préalable. C’est nécessaire, ce n’est pas suffisant.
La régulation européenne enfin. Depuis le 2 août 2026, une loi oblige à signaler un contenu fabriqué par une IA et à prévenir qu’on s’adresse à une machine 8. Un autre texte encadre les très grandes plateformes, avec des amendes qui peuvent atteindre 6 % de leur chiffre d’affaires mondial 9.
Reste une limite de taille. Ces textes visent l’étiquetage des contenus et la surveillance des plateformes. Aucun ne traite la contamination des données d’entraînement par une puissance étrangère. C’est un angle mort, pas un détail.
Le tableau n’est pas figé
Un test plus récent corrige l’image la plus noire. En août 2026, un média public américain a repris le protocole avec NewsGuard. Six assistants, quatre moteurs de recherche, sur de faux récits chinois, iraniens et russes récents. Les assistants ont démenti correctement environ trois fois sur quatre 4.
Mieux qu’en 2025. Mieux, aussi, que les moteurs de recherche. Les résumés automatiques placés en tête des résultats de recherche, eux, s’en tirent moins bien. Le progrès est réel, l’immunité non : un quart d’échecs subsiste, et le test ne portait que sur l’anglais.
Un constat éclaire le reste. Quand des articles de vérification entrent dans l’entraînement, les démentis s’améliorent nettement. Et l’assistant se trompe surtout là où les sources douteuses abondent et les sources fiables manquent 4. C’est précisément ce que vise un réseau qui publie pour saturer l’espace.
En 2025, un audit trouvait un faux récit repris une fois sur trois. À l’été 2026, les assistants en démentaient trois sur quatre. Le réseau russe, lui, n’a pas cessé de publier en masse.
