Trois affaires en quelques mois
L’adolescent de Lure a été mis en examen. Il est placé en détention provisoire 1. La justice le soupçonne d’avoir préparé une attaque. Rien n’est jugé, mais la menace était concrète : une arme, un lieu, une cible.
Ce n’est pas un cas isolé. En septembre 2025, un mineur de 17 ans est arrêté dans la Sarthe. Un serment d’allégeance à l’État islamique est retrouvé chez lui. Il visait plusieurs cibles : des écoles du Mans, mais aussi des commissariats, des ministères et des ambassades 2.
En juillet 2025, à Saint-Étienne, un jeune homme de 18 ans est arrêté dans son lycée. Il portait deux couteaux. Il voulait s’en prendre à des jeunes femmes. C’est le premier dossier antiterroriste français lié à la mouvance « incel », ces hommes qui font de la haine des femmes une cause 3.
Trois affaires, trois profils. Un point commun saute aux yeux : leur jeunesse.
Des auteurs de plus en plus jeunes
Le rajeunissement est le fait le mieux établi de ce dossier. Depuis 2023, plus des deux tiers des personnes mises en cause dans des projets d’attentat ont moins de 21 ans 4,5. La part des mineurs monte partout où on la mesure.
Devant la justice, elle a bondi. En 2022, deux mineurs étaient mis en examen pour association de malfaiteurs terroriste. Cela faisait 1 % du total. Sur les premiers mois de 2024, ils étaient 21 % 4. En 2025, le parquet antiterroriste (le PNAT, qui poursuit ces affaires) a mis en examen 22 mineurs. Cela représente un tiers des enquêtes ouvertes dans l’année 6.
Un rapport d’analyse spécialisé dresse le portrait le plus précis. L’âge moyen est de 16 ans. Près de 8 auteurs sur 10 sont des garçons 7. Ce portrait vient d’une seule source, il faut le prendre pour ce qu’il est : une photographie, pas un chiffre gravé.
Ces chiffres viennent des services de l’État, qui décrivent leur propre travail. Ce ne sont pas des mesures indépendantes. Le ministère de l’Intérieur le rappelle lui-même : les signalements montent à chaque attentat, comme après la mort de Samuel Paty en 2020 ou de Dominique Bernard en 2023 5. Une partie de la hausse mesure donc une vigilance plus grande, pas seulement une menace plus grande.
Face à cette vague, la justice s’est adaptée. Le 1er mai 2025, une section spéciale pour les mineurs a été créée au parquet antiterroriste. Trois magistrats y travaillent 6.
L’école, une cible parmi d’autres
La question d’un danger visant surtout les écoles mérite d’être posée à froid. Personne ne compte les projets « scolaires » à part. Il n’existe pas de statistique publique isolée, ni de série française d’attaques visant l’école.
Le seul décompte des cibles disponible porte sur dix ans, de 2014 à 2024. Sur toutes les cibles des projets impliquant des mineurs, l’école pèse 11 %. Elle vient loin derrière les forces de l’ordre et les militaires, puis les lieux de culte et les lieux publics 7.
Dans les faits, l’école est presque toujours un lieu parmi d’autres. Le mineur de la Sarthe visait aussi des commissariats, des ministères, des ambassades 2. L’attaque de Saint-Étienne ciblait des jeunes femmes, dans un lycée, mais par haine des femmes 3. Le lieu est une école, la motivation est ailleurs.
Plusieurs mouvances, à ne pas confondre
Derrière ces projets, il n’y a pas un seul ennemi, mais plusieurs mouvances distinctes. Les confondre fausse le tableau.
La plus fournie reste, de loin, le djihadisme. Le parquet antiterroriste chiffre à environ 88 % la part de ses procédures qui y sont liées 6. Les deux cas français les plus clairement documentés visant une école, Lure et Le Mans, sont djihadistes 1,2.
D’autres mouvances émergent depuis 2025, et elles inquiètent les services. L’ultradroite d’abord : 16 projets déjoués depuis 2017, dont 3 sur la seule année 2025 3. La mouvance « incel » ensuite, avec son premier dossier antiterroriste et une dizaine d’individus sous surveillance, en majorité des jeunes 3. Ces courants sont réels, mais leurs nombres restent petits. Il faut les nommer sans les gonfler.
Un écran, plus qu’une doctrine
C’est peut-être le fait le plus contre-intuitif. Chez une partie de ces jeunes, la violence n’a pas de doctrine claire.
Des travaux de recherche décrivent un courant « nihiliste » né en ligne. La violence y devient une fin en soi, glorifiée pour elle-même. Le moteur n’est pas une idée, c’est la recherche d’un statut et la reconnaissance des autres membres du groupe 8. Les références se mélangent, empruntées un peu partout, sans cohérence.
Le chemin est presque toujours le même. Le contact se noue sur un réseau grand public, comme TikTok ou X. Puis la discussion glisse vers des messageries privées et des plateformes de jeu 8. Là, un plus âgé pousse un plus jeune, pas à pas. Les réseaux sociaux sont le premier canal de diffusion de la propagande, y compris djihadiste 6.
Dans beaucoup de ces profils reviennent l’isolement, le mal-être, le harcèlement, des pensées suicidaires 8. C’est une chose observée, pas une cause. L’immense majorité des adolescents en souffrance ne bascule jamais dans la violence. La détresse n’explique rien à elle seule, et le dire serait faux.
La peur des parents pour leurs enfants est, elle, entièrement fondée. Le danger existe, il est documenté, des projets ont bien été déjoués. Mais il ne vient pas d’un monde lointain. Le garçon de Lure est un adolescent de Vesoul. Celui du Mans vient de la Sarthe. Ils se sont radicalisés seuls, chez eux, sur leurs écrans.
Voilà ce que révèlent ces affaires. Depuis 2023, plus des deux tiers des personnes mises en cause dans des projets d’attentat ont moins de 21 ans 4,5. Les services relèvent l’extrême jeunesse de certains profils 5. Elles se sont formées à la violence sur les mêmes réseaux que tout le monde.
