Au 1er octobre 2026, 8 959 détenus dormaient sur un matelas posé au sol. Un an plus tôt, ils étaient 5 895. En 2017, 1 363. Ce jour-là, les prisons françaises comptent 90 937 détenus pour 63 452 places, un record 1. Entre 2018 et 2022, pourtant, les entrées en prison ont baissé. Ce sont les séjours qui se sont allongés 2.

Le décompte du 1er octobre

Le ministère de la Justice compte 143,3 détenus pour 100 places. Cela fait 27 485 détenus de plus que de places. En un an, les détenus ont augmenté de 7,2 %, les places de 1,5 %. En dix ans, la prison a gagné 22 423 détenus et 4 976 places 1.

Le trop-plein se concentre dans les maisons d’arrêt, prisons des courtes peines et des personnes qui attendent leur jugement 1.

Au total, 57 292 détenus vivent dans un établissement ou un quartier occupé à plus de 150 %. Sur l’ensemble des détenus, 24 716 sont des prévenus, présumés innocents 1.

Pas plus d’entrées, des séjours plus longs

Le nombre de détenus fonctionne comme un réservoir. Il monte si plus de gens entrent. Il monte aussi si chacun reste plus longtemps.

Les chiffres de la Cour des comptes vont dans ce second sens, jusqu’en 2022. Entre 2018-2019 et 2021-2022, les entrées en détention ont baissé de 2 %. La durée des condamnations a pris un mois et demi. Les années de prison ferme prononcées sont passées de 53 810 en 2000 à 89 724 en 2019. C’est 67 % de plus 2.

Les juges sont-ils plus sévères, ou les affaires plus graves ? Sur la même période, les années de prison encourues ont pris 45 %, les années prononcées 67 % 2. La gravité moyenne des affaires jugées n’a pas été évaluée. Le Sénat demande qu’elle le soit 3.

Aucune donnée du ministère ne chiffre la part de chaque cause, notent la Cour et le Sénat 2,3. Trois mécanismes ressortent pourtant.

La réforme de 2019, un effet de bord probable. Une peine de six mois ou moins doit en principe se purger dehors, sous bracelet par exemple. De 2019 à 2024, les peines de moins de six mois ont reculé. Celles de six mois à un an sont passées de 27 786 à 41 947 3. Pour le rapporteur du budget au Sénat, l’effet « a été rigoureusement inverse » de l’objectif 4. La Cour reste prudente : ses chiffres « suggèrent » cet effet 2.

La comparution immédiate. Ce jugement rapide a produit 37,6 % des années de prison ferme en 2021. C’est 18 points de plus qu’en 2018 2. Ces affaires ne sont pas tirées au hasard : le chiffre mesure un poids, pas un effet.

Les violences conjugales, punies plus durement. Elles pesaient 5 % des années de prison ferme en 2017, 12 % en 2023 3.

En novembre 2025, le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, dit avoir demandé aux parquets la prison ferme dans trois domaines, dont le « narcobanditisme ». « Pour le reste », sauf cas individuel, il demande « de ne pas requérir de peine de prison » 4. Il ne chiffre pas l’effet de cette consigne, et aucun rapport cité ne mesure celui de la loi contre le narcotrafic de juin 2025. Aucun des rapports cités n’analyse encore la hausse de 2025 et 2026.

En septembre 2026, le ministre présente la diminution du nombre de détenus étrangers comme « un levier identifié de lutte contre la surpopulation carcérale ». Sa lettre ne chiffre pas les places que ce levier libérerait. Elle affirme une baisse de leur proportion, sans point de comparaison 6. Une proportion qui baisse veut dire que ce groupe progresse moins vite que l’ensemble des détenus.

Une délinquance stable jusqu’en 2018

De 2005 à 2018, l’enquête nationale auprès des victimes montre « une relative stabilité » de la délinquance subie. Dans le même temps, selon la Cour, « la réponse pénale à la délinquance s’est durcie » 2.

Le ministre affirme qu’« une peine de prison sur deux n’est jamais effectuée », sans source ni définition 4. Un syndicat de magistrats juge les peines « très largement exécutées » 3. Les deux défendent leur bilan. En droit, une peine aménagée hors les murs, sous bracelet par exemple, est une peine exécutée 11.

Construire : un plan qui court derrière

Lancé en 2018, le plan « 15 000 places » visait 75 000 places en 2027. En septembre 2025, 35 % des places étaient livrées. Le seuil de 75 000 détenus était dépassé dès novembre 2023 8.

Le ministre parle d’un « retard collectif dans la construction de prisons » 4. Pour le Contrôleur général des lieux de privation de liberté, autorité indépendante, agrandir le parc « se révèle, de manière constante, inopérante » : les détenus suivent les places 5.

Dans les cellules

Dans les maisons d’arrêt surpeuplées, l’espace par personne est « presque toujours inférieur à 3 m² ». Les cellules sont « triplées voire quadruplées » 9. Le temps hors cellule tombe « souvent » à une ou deux heures par jour. À Lyon-Corbas, en octobre 2025, 40 % des sorties prévues pour des soins à l’hôpital ont été annulées. Il manquait des agents 5.

De la surpopulation, le contrôleur écrit que « les violences et les rixes en sont le corollaire ». Entre fin 2024 et fin 2025, cinq détenus ont été tués par leur codétenu. C’était chaque fois en maison d’arrêt surpeuplée 9.

Les surveillants, comptés sur les places

Les effectifs « continuent d’être établis au regard de la capacité théorique d’accueil, et non de la population effectivement hébergée », relève le contrôleur. À Bois-d’Arcy, en octobre 2025, 88 % des postes de surveillant étaient pourvus. La prison était pleine à 208 % 5.

De 2020 à 2024, les violences physiques ou verbales contre les personnels ont augmenté de 57 %. Elles sont 32 194 en 2024, dont 5 387 agressions physiques 4. Le ministère affiche une baisse de son taux de violence physique pour 1 000 détenus 7. Ce taux rapporte les actes à un nombre de détenus qui a bondi. Il ne dit pas que les agressions reculent.

Pour 2027, le budget prévoit 580 créations d’emplois. Seules 20 visent les postes vacants de surveillant 7. Pour le rapporteur du Sénat, la promiscuité empêche de gérer la détention « autrement que de manière sécuritaire ». La préparation à la sortie en pâtit 14.

À la sortie

Pour la Cour des comptes, la surpopulation aggrave la récidive. C’est un constat, pas une mesure 2. Une étude française de 2016 mesure, elle, l’effet du bracelet. Pour une courte peine, il réduit de 6 à 7 points le risque d’être recondamné dans les cinq ans, par rapport à la cellule 12. Une synthèse de 116 études, surtout anglophones, ne trouve pas la prison plus efficace que les autres peines contre la récidive 13.

Pour une peine de deux ans ou moins, la loi prévoit une libération sous contrainte « de plein droit » trois mois avant la fin. Il faut un hébergement. La loi en exclut de nombreux condamnés. Parmi eux : les crimes, le terrorisme, les violences conjugales, les violences en détention. Sont aussi exclus les auteurs d’une infraction contre un enfant de moins de quinze ans, ou contre un policier ou un autre dépositaire de l’autorité publique 11. De 2023 à octobre 2025, elle a été accordée dans 56,5 % des cas en moyenne. Le ministère ne dit ni sur quelle base, ni pourquoi elle est refusée 7. Il manque plus de 1 000 conseillers chargés de préparer les sorties 9.

Ce qui se décide, et qui peut agir

Au 3 novembre 2026, le projet de loi sur l’exécution des peines annoncé par le ministre n’est déposé ni au Sénat ni à l’Assemblée 16,17. Plusieurs propositions de loi veulent limiter le remplissage des prisons. La dernière, la n° 2672, attend en commission depuis le 14 avril 2026 15. En sens inverse, la n° 374 lève l’interdiction de la prison ferme d’un mois ou moins. Elle attend sa deuxième lecture 18. La n° 3407, déposée le 27 octobre 2026, veut des « peines d’emprisonnement courtes » 17.

Depuis 2021, un détenu qui vit dans des conditions indignes peut saisir le juge, au besoin avec un avocat. Le juge dit en dix jours si la demande est recevable. Si elle est fondée, l’administration a dix jours à un mois pour régler la situation. Sinon, il ordonne un transfert, une remise en liberté ou un aménagement de peine. L’appel se fait dans les dix jours 11. Sur 699 décisions étudiées, environ 62 % des recours ont été jugés fondés. Hors prison de Nouméa, ce taux tombe à 11 %. Une fois le recours jugé fondé, l’issue la plus fréquente est un transfert. Beaucoup de détenus renoncent à saisir le juge pour rester près de leur famille 10.

Un condamné à cinq ans ou moins doit voir sa situation examinée aux deux tiers de sa peine. Sinon, il peut saisir lui-même la cour d’appel 11. Un détenu comme un proche peut aussi alerter le Contrôleur général 19.