Une cellule prévue pour une personne. Ils y sont trois. Le dernier arrivé dort sur un matelas posé au sol. Moins de 3 m² chacun, le seuil sous lequel la justice européenne parle de traitement dégradant. Au 1er avril 2026, 7 540 personnes dormaient ainsi, par terre, dans les prisons françaises.

Une cellule pour un, trois à l’intérieur

Au 1er avril 2026, la France comptait 88 145 détenus pour 63 353 places 1. Cela fait 26 458 personnes en surnombre. La densité globale atteint 139 % 1. Mais cette moyenne trompe. La saturation n’est pas répartie.

Elle se concentre dans les maisons d’arrêt. Là, la densité grimpe à 171 % 1. Ce sont les établissements qui reçoivent les courtes peines et les personnes en attente de procès. Plus de la moitié des détenus, 51 885 sur 88 145, vivent dans une prison occupée à plus de 150 % 1.

L’image d’une détention confortable ne tient pas devant les constats. La contrôleure des lieux de privation de liberté, autorité indépendante, décrit des cellules « triplées voire quadruplées », un espace vital presque toujours inférieur à 3 m², des moisissures, des fenêtres qui ferment mal 2. Elle rapporte du racket, des détenus « esclavagisés en cellule », des zones qu’elle surnomme « zone de peur » 2. Cinq détenus ont été tués par un codétenu entre fin 2024 et fin 2025 2. On compte environ 250 décès par an derrière les murs, dont plus de la moitié de suicides 2.

Un détenu sur quatre n’a pas encore été jugé définitivement. Ils sont 22 982 prévenus au 1er avril 2026, soit 26,1 % 1. La loi les tient pour innocents.

En 2020, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France 3. Elle a jugé la surpopulation « structurelle », contraire à l’article 3 qui interdit les traitements inhumains et dégradants. Elle a enjoint à l’État de la résorber. Cinq ans plus tard, le nombre de détenus a encore monté.

Autant de détenus qu’ailleurs, moins de places

Un récit courant veut que la France n’enferme pas assez. Les comparaisons européennes permettent de le mettre à l’épreuve. Au 31 janvier 2024, le pays détenait 111,5 personnes pour 100 000 habitants, contre une médiane de 104,8 en Europe 4. Ce décompte porte sur les 51 administrations du Conseil de l’Europe, un ensemble plus large que l’Union européenne. La France est au-dessus.

Elle enferme plus que l’Allemagne (71,2), les Pays-Bas (54,0) ou l’Italie (102,8) 4. Elle enferme moins que l’Espagne (117,2) ou la Pologne (201,6) 4. La différence avec ses voisins ne se joue donc pas sur le nombre d’incarcérations.

Le décrochage est ailleurs. Il est dans les places. La densité carcérale française est de 123,6 détenus pour 100 places, contre une médiane de 93,6 4. Cela range la France parmi les systèmes les plus surpeuplés d’Europe. L’Allemagne, l’Espagne ou la Norvège, elles, ont assez de places pour leurs détenus 4. La France garde aussi ses détenus plus longtemps : 11,4 mois en moyenne, contre 8,7 de médiane européenne 4.

Le manque de places n’est pas une fatalité, c’est le résultat de décisions. L’encellulement individuel, une cellule par personne, est un principe inscrit dans la loi française depuis 1875. Il est appliqué à 33,2 % 1. Il vit sous un moratoire, le sixième, repoussé jusqu’à fin 2027 5.

Le plan censé combler le retard avance mal. Sur 15 000 places promises, 5 411 étaient livrées à la mi-septembre 2025, soit 35 % de l’objectif 5. Son coût est passé de 3,9 à 5,7 milliards d’euros en six ans, une hausse de 46 %, et la Cour des comptes juge que sa soutenabilité financière « n’est pas établie » 5. Pendant ce temps, la population a crû plus vite que le parc 5.

Ceux qui tiennent les clés

Le 14 mai 2024, sur une aire de l’Eure, un fourgon pénitentiaire est attaqué à l’arme lourde. Deux surveillants sont tués, trois autres blessés 6. L’attaque d’Incarville a rappelé au pays un métier qu’il regarde peu.

C’est un métier en sous-effectif. La France comptait environ 30 600 surveillants en octobre 2024, et l’administration estime à près de 6 000 le nombre de postes manquants 6,7. Le taux d’encadrement le montre : 2,1 détenus par membre du personnel en France, contre 1,5 de médiane européenne 4. Moins de personnel pour plus de détenus.

C’est aussi un métier de plus en plus exposé. En 2024, l’administration a recensé 32 194 violences physiques ou verbales contre ses agents, dont 5 387 agressions physiques 7. Le total a bondi de 57 % en quatre ans 7. Une part de la hausse des violences verbales peut tenir à de meilleurs signalements, mais les agressions physiques, elles, sont un chiffre dur.

La surpopulation pèse sur ce travail. Le rapporteur du budget au Sénat le dit à sa manière. La pression pousse à gérer « de manière sécuritaire ». L’accompagnement en pâtit, lui qui fait « le sens de la peine et celui du métier » 6.

Ce que la détention laisse sur les corps

La prison concentre des personnes déjà malades avant d’entrer, et les expose davantage. Le VIH y touchait 1,7 à 2,1 % des détenus, contre environ 0,5 % dans la population générale 8. La présence active de l’hépatite C, elle, dépassait 30 % 8. Ces mesures datent de 2013, aucun suivi national n’a pris le relais depuis. Elles reflètent aussi la précarité et les addictions des personnes avant l’écrou, pas la seule prison.

La mort en détention a un visage particulier. Sept décès sur dix y sont des morts violentes, surtout des suicides et des overdoses 9. Fait notable et souvent tu : la mortalité par maladie est plus faible chez les hommes en détention provisoire que dans la population générale 9. Une raison simple : cette population est jeune. Ce qui tue, en prison, ce sont les violences et le désespoir, pas les maladies.

Le désespoir se compte. En 2023, 157 personnes écrouées se sont suicidées, une hausse de 12,9 % en un an 10. Le taux atteint 17,5 pour 10 000 personnes écrouées 10.

Le moment le plus dangereux n’est pourtant pas la cellule. C’est la sortie. Dans les cinq années qui suivent la libération, le risque de mourir serait multiplié par environ 3,6 par rapport à la population générale, l’overdose en tête 11. Ce chiffre est un ordre de grandeur, tiré d’un travail de vulgarisation adossé à une étude française récente 11. Il dit une chose simple : on ne prépare pas assez la sortie.

Le lien avec les proches se délite. En 2020, 38 % des détenus de nationalité française ne recevaient aucune visite 12. Le chiffre vient d’une association de défense des détenus, qui relaie une enquête caritative. Le travail, lui, reste rare : environ 30 % des détenus travaillent, pour une paie de l’ordre de 280 euros par mois 13. Le ministère affiche un objectif de 50 % et présente le travail comme un rempart contre la récidive, sans étude française chiffrée pour l’étayer 18.

Ce que ça change une fois dehors

Voici la question qui compte pour la sécurité de tous : à sa sortie, la personne revient-elle devant un juge ? Souvent, oui. Sur la dernière grande cohorte française étudiée, celle des libérés de 2002, 59 % ont été recondamnés dans les cinq ans 14. Le chiffre est ancien, mais robuste.

Un taux global ne veut pourtant rien dire seul. Tout dépend de l’infraction de départ. On recondamne 19 % des auteurs d’un viol sur mineur et 32 % des auteurs d’un homicide, mais 74 % après un vol simple et 76 % après des coups et blessures 14. Brandir « le » taux de récidive sans préciser de quoi l’on parle ne mène nulle part.

Ce qui prédit le mieux une nouvelle condamnation, ce n’est pas la durée de la peine. Ce sont les antécédents. Deux condamnations passées ou plus multiplient par 3,7 le risque d’une nouvelle 14. Une fois les autres facteurs pris en compte, la durée de la peine n’explique plus clairement la récidive 14. La prison reçoit d’ailleurs déjà, pour l’essentiel, des personnes au lourd passé : dans la cohorte 2016, 86 % avaient déjà une condamnation au casier 15.

Reste la question de fond. Enfermer protège-t-il mieux qu’une peine exécutée dehors ? La plus large synthèse disponible agrège 116 études 16. Sa conclusion : la sanction carcérale ne réduit pas la récidive, comparée à une sanction hors les murs. Elle mesure même un léger effet inverse, faible mais réel 16. Ces données sont surtout anglo-saxonnes, leur transposition à la France est indicative.

Une étude française, elle, a tranché le cas des courtes peines avec un protocole solide. Convertir une courte peine de prison en bracelet électronique fait baisser de 6 à 7 points la probabilité d’être recondamné à cinq ans 17. Et quand récidive il y a, elle porte sur des faits moins graves 17.

Les alternatives à la prison sont « moins onéreuses que la prison et au moins aussi efficaces en matière de lutte contre la récidive », écrit la Cour des comptes 5.

La Cour des comptes est une juridiction financière indépendante. Et la surpopulation, ajoute-t-elle, aggrave les choses : faute de place et de temps, elle pousse à assurer la sécurité du jour au détriment de la préparation à la sortie 15.

Un détenu coûte 3 900 euros par mois 2. Pour ce prix, la France entretient l’un des systèmes les plus surpeuplés d’Europe. Il a été condamné par la Cour européenne des droits de l’homme. Un principe voté en 1875 y attend toujours son application. Et au bout du compte, sur la récidive, la prison ferme ne fait pas mieux que des peines qui coûtent moins cher. Les chiffres sont sur la table.