En 2006, une fouille sous un parking de Nîmes met au jour une vingtaine de tombes. Trois retiennent l’attention. Les corps reposent sur le côté droit, le visage tourné vers le sud-est, vers La Mecque. Le carbone 14 les date des VIIe et VIIIe siècles. Ce sont les plus anciennes sépultures musulmanes connues en France 3.

Une présence bien réelle

Sur ce point, aucun doute. Après 711, les armées de l’empire islamique passent les Pyrénées. Elles prennent Narbonne vers 719. La ville reçoit un nom arabe, Arbūna. Toute l’ancienne Narbonnaise, le Languedoc d’aujourd’hui, est administrée depuis là pendant une quarantaine d’années 1,2.

Un siècle et demi plus tard, un autre foyer apparaît, très différent. Vers 887, une petite troupe venue d’al-Andalus s’installe dans le massif des Maures, près de l’actuelle Saint-Tropez. Ce lieu portait déjà un nom : le Fraxinet. La troupe le tient plus de quatre-vingts ans 6. De là partent des raids jusqu’en Italie et en Suisse. Ses hommes contrôlent des cols alpins. Ils font payer un péage aux pèlerins qui montent à Rome 6. En 972, ils capturent un abbé de Cluny dans les montagnes, relâché contre rançon 6. Cet enlèvement provoque leur perte : une coalition provençale détruit l’enclave l’année suivante 6.

Ce que le sol a gardé

Voilà le récit. Reste à le mesurer. Les traces existent, mais elles sont peu nombreuses.

Les tombes de Nîmes en font partie. Trois hommes, pas davantage, enterrés selon le rite musulman 3,4. Leur ascendance paternelle renvoie à l’Afrique du Nord 3.

À Ruscino, près de Perpignan, les fouilles ont livré quarante-deux sceaux de plomb. Ils servaient à répartir la solde des troupes depuis Narbonne 5. C’est la preuve la plus nette d’une administration en place. Ajoutez une cinquantaine de monnaies arabes dans le Sud-Ouest et le Languedoc 5. Et quatre épaves au large de la Provence, chargées de vin, de jarres et d’huile d’al-Andalus. Sur les poteries, des noms de marchands sont gravés 7.

Voilà le compte. Trois tombes, quarante-deux sceaux, une cinquantaine de pièces, quatre épaves. C’est peu, et c’est solide.

La forteresse sarrasine qui n’en était pas

Dans les Maures, un site a longtemps porté le nom de forteresse sarrasine : le Fort Freinet. Des fouilles y ont eu lieu dans les années 1980. Elles ont trouvé un village seigneurial chrétien, bâti au XIIe siècle, bien après le Fraxinet 9. Aucune trace des guerriers du Xe siècle. Le vrai Fraxinet est peut-être ailleurs. Ses pierres n’ont pas encore été retrouvées 9.

Beaucoup de « traces sarrasines » sont de ce genre. Les noms de lieux en « Sarrasin » ou « Maure » couvrent des régions où ces troupes ne sont jamais allées 8. Souvent, l’étymologie a été inventée au XIXe siècle. Le massif des Maures, par exemple, ne doit rien aux Maures. Le mot latin maurus veut simplement dire « sombre » 8.

Poitiers, une bataille devenue un mythe

Reste la bataille la plus connue. En 732, Charles Martel bat une armée venue d’al-Andalus, quelque part entre Poitiers et Tours. La date et le lieu exacts restent inconnus 1. Les chiffres de pertes donnés par les textes de l’époque, des centaines de milliers de morts, sont tenus pour de la propagande 1.

Cette bataille n’a pas arrêté une invasion. C’était une expédition mêlant razzia et tentative d’installation 1. Les incursions reprennent dès 734, avec la prise d’Avignon 1. Ce qui met fin à la présence au nord des Pyrénées, c’est plutôt la reprise de Narbonne en 759 1. Dans les sources arabes, cet épisode a plus compté que Poitiers 2.

L’idée que Poitiers a « sauvé la chrétienté » est une construction du XIXe siècle. Elle se répand par les manuels scolaires, dans un contexte nationaliste et colonial 1. Les gens du VIIIe siècle, eux, n’ont pas vu là un choc de religions. Ils nomment les envahisseurs par leurs peuples, Arabes ou Sarrasins, pas par leur foi 1. L’Occident ne perçoit l’islam comme une religion distincte qu’après la première traduction latine du Coran, en 1143 1.

L’histoire inverse ne tient pas mieux

Une présence réelle ne fait pas une « France arabe » médiévale. Après 759 en Languedoc, après 972 dans les Maures, plus aucune installation ne dure 2. L’empreinte génétique de cette présence est faible dans la France d’aujourd’hui. Les lignées des hommes de Nîmes y sont devenues rares 3. Sur d’autres terrains, il n’y a rien à montrer. Aucun apport agricole arabe de cette période n’est documenté dans le Midi. Aucun emprunt à la langue de la région n’est établi pour ce temps-là.

Entre le récit et le sol, l’écart est net. D’un côté, des forteresses sarrasines, une invasion arrêtée à Poitiers, des noms de lieux partout. De l’autre, trois tombes, quarante-deux sceaux, quatre épaves, et un fort qui s’est révélé chrétien. La présence a existé. Elle fut militaire, administrative, marchande. Elle fut aussi régionale et courte. À Nîmes, trois hommes venus d’Afrique du Nord reposent encore sous la ville, le visage tourné vers La Mecque. C’est ce que le sol a gardé.