À l’échelle d’un groupe, l’écart est réel
Le classement ne ment pas sur un point. Au bac 2012, environ 20 % des Adèle ont eu une mention très bien. Chez les Sabrina, environ 2,5 %. La moyenne tournait autour de 7,6 % 1. Plus de 15 % des Augustin et des Hortense décrochaient la même mention 2. L’écart entre prénoms existe donc bien.
Il repose sur du solide. Ce sont les résultats nominatifs du bac général et technologique, de 2012 à 2020, pour les prénoms portés plus de quarante fois. Environ 3 500 prénoms au total 3. À l’échelle d’un groupe de personnes qui portent le même prénom, la différence est mesurée.
Mais la copie du bac est anonyme
Le même chiffre, lu autrement, change de sens. Si 20 % des Adèle ont la mention, alors huit Adèle sur dix ne l’ont pas 1. « Pour avoir une mention, il faut s’appeler Adèle » : la phrase ne tient pas debout.
Elle bute sur un fait matériel. La copie du bac est anonyme. Le correcteur ignore le prénom du candidat 1,4. Aucun fil ne relie le prénom porté à la note. Celui qui compile ce classement le répète depuis la première année. Le prénom lui-même n’a aucune influence. Il n’est que le reflet indirect de l’origine sociale des parents 4.
Derrière le prénom, un milieu
Ce que le graphique trie, ce ne sont pas des prénoms. Ce sont des familles. Des milieux différents, par le diplôme, le revenu et le métier des parents, choisissent des prénoms différents 5. Un prénom marque un sexe, une classe, une époque. L’origine n’en est qu’une composante parmi d’autres 6. La seule donnée officielle attachée à un prénom, c’est un décompte d’état civil. Il ne code ni origine, ni nationalité, ni religion 7.
Le récit qui circule l’été lit pourtant le bas du classement comme une preuve. Les prénoms perçus comme étrangers y sont plus fréquents, donc l’origine ferait la note. Le lien existe, mais il passe entièrement par la classe. Les familles venues du Maghreb, et leurs enfants, sont plus souvent ouvriers ou employés que cadres 4. Ouvriers et employés font des choix de prénoms en partie distincts de ceux des cadres 4. Le trajet est donc simple. Un prénom, puis un milieu social, puis un résultat. Aucun mécanisme d’origine, aucune histoire d’aptitude.
Le prénom qui monte perd ses mentions
Reste l’argument qui tranche. Un prénom qui gagne en popularité perd des mentions au bac 2. À mesure qu’il se répand, il quitte les milieux favorisés où il était concentré. Son taux de mention baisse 2. Autrement dit, les Léa d’aujourd’hui seront les Mauricette de demain 3.
Un même prénom change donc de niveau en une génération. Des travaux plus anciens le montraient déjà. Un prénom voyage du haut vers le bas de la société en quelques années 8. Rien de stable n’est accroché à un prénom. En 2020, l’année du bac au contrôle continu, les mentions très bien ont augmenté de moitié d’un coup, mais la hiérarchie entre prénoms, elle, n’a pas bougé 9. Ce qui se transmet, ce n’est pas le prénom. C’est le milieu.
L’écart se joue bien avant l’examen
Ce milieu, les chiffres officiels le mesurent sans détour. Dans les lycées les plus favorisés, près de 90 % des candidats obtiennent une mention. Dans les moins favorisés, moins de 50 % 10. Décrocher le bac lui-même n’est presque plus en jeu, la réussite atteint 99,7 % dans ces lycées favorisés. C’est sur la mention que l’écart social se creuse 10.
Le reste suit la même ligne. 87 % des enfants de cadres et de professions intermédiaires accèdent au bac, contre 71 % des enfants d’ouvriers et d’employés 11. À l’examen, 95 % des enfants d’enseignants l’obtiennent, contre 85,5 % des enfants d’ouvriers, et 80 % quand les parents sont sans emploi 11. L’écart est là avant même l’école, jusqu’à 36 points de différence en maths dès la petite section de maternelle 12.
Et il dure. Chez les 25-34 ans, 83 % des enfants de cadres ont un diplôme du supérieur, contre 37 % des enfants d’ouvriers 12. À 15 ans, l’écart de niveau entre élèves favorisés et défavorisés atteint 113 points en France, le plus élevé des pays comparés (94 en moyenne). Il s’aggrave depuis vingt ans 13. L’école française est l’une de celles qui reproduisent le plus les inégalités de départ 14.
Ce que le graphique fait à des lycéens de 17 ans
Le graphique, lui, repart chaque été. Son auteur constate qu’il est repris sur des sites d’extrême droite 4. Il dit avoir refusé de publier plus de la moitié des commentaires reçus 4. L’un de ces commentaires, recyclé d’un de ces sites, résumait le graphique ainsi : « on voit bien que les Youssef tirent la France vers le bas » 4.
L’erreur tient en une phrase. Un chiffre constaté après coup, cette année tant de porteurs d’un prénom ont eu la mention, est retourné en prévision, ce prénom aurait tant de chances de l’obtenir 4. Deviner le résultat d’une personne à partir d’une moyenne de groupe est une faute de raisonnement connue. Elle porte un nom, et l’association peut même paraître plus forte sur le groupe que sur les individus 1,15.
Derrière chaque point du nuage, il y a des adolescents de 17 ans. Ils n’ont pas choisi leur prénom. Ce prénom ne dit rien d’eux, de leur travail ni de leurs notes. Il indique, au mieux, le milieu de leurs parents.
Devant la copie, le correcteur n’a jamais su comment s’appelait le candidat.
