À Luxeuil-les-Bains, en Haute-Saône, le dernier bassin de 25 mètres a fermé le 6 février 2026. Il servait la ville depuis 52 ans. Ce matin-là, une commune entière a perdu sa seule piscine.

Toutes le même âge, toutes fatiguées ensemble

La piscine de Luxeuil n’est pas seule à lâcher. La France compte environ 4 000 piscines publiques 1. La plupart sortent de la même vague de construction. Un grand plan national, baptisé « Mille piscines », en a bâti des centaines à la fin des années 1960 2. Résultat : elles vieillissent toutes en même temps. 62 % ont été construites avant 1985 1. Beaucoup n’ont jamais connu de gros travaux 1. Une génération entière d’équipements arrive au bout, au même moment.

Les communes et leurs intercommunalités en possèdent plus de huit sur dix 1,2. Ce sont elles qui paient, fixent les horaires, et ferment quand elles ne peuvent plus suivre. Deux cents intercommunalités n’ont déjà plus aucune piscine. Soit une sur six 1.

Quatre factures qui tombent d’un coup

Une piscine ne ferme presque jamais pour une seule raison. Quatre pressions s’additionnent.

D’abord l’énergie. Chauffer l’eau et traiter l’air coûte cher. Une piscine peut peser 10 % de la facture d’énergie d’une commune 2. Jusqu’à 30 à 40 % pour une grande intercommunalité 2. La flambée des prix de 2022 a servi d’électrochoc 1.

Ensuite la vétusté. Des bassins qui ne tiennent plus les normes d’hygiène et de sécurité 2.

Puis l’argent. Une piscine ne se paie pas toute seule. Les entrées ne couvrent que 22 % de son coût 2. Le reste, la collectivité le porte. En moyenne, une piscine publique perd 640 000 euros par an 2.

Enfin le personnel. Il manque environ 5 000 maîtres-nageurs en France, un tiers des effectifs nécessaires 2,6. Sans surveillant, un bassin ferme, même en bon état.

Ceux qui ne peuvent pas aller ailleurs

Quand une piscine ferme, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Celui qui a une piscine privée, ou qui part en vacances au bord de l’eau, se reporte ailleurs. Les autres, non.

Avant même la fermeture, l’accès se réduit. Horaires raccourcis, bassins fermés, eau plus froide 2,3. Baisser la température a une limite. Trop froide, l’eau devient risquée pour les jeunes enfants, les personnes âgées, les nageurs peu mobiles 2.

Dans les campagnes, la piscine publique est le deuxième lieu public le plus fréquenté par les femmes, juste après les bibliothèques 2. Quand elle ferme, il n’y a pas d’équivalent à côté.

Il y a aussi la chaleur. Pendant les canicules, les gens se rabattent sur les lieux de baignade 4. Une piscine qui ferme, c’est aussi un endroit où se rafraîchir qui disparaît. Au moment où les étés brûlent le plus.

Apprendre à nager devient une affaire de code postal

La conséquence la plus lourde touche les enfants. 15 % des collèges n’ont plus accès à une piscine 3. Cela prive de cours de natation environ 500 000 élèves 3.

Le résultat se lit sur une carte. En zone rurale, près de 30 % des enfants de 10 à 14 ans ne savent pas nager. En ville, ils sont 15 % 6.

Il se lit aussi sur une fiche de paie. 86 % des enfants de cadres nagent bien. Chez les enfants d’ouvriers non qualifiés, ils ne sont que 61 % 2.

À l’entrée en 6e, une attestation officielle mesure le savoir-nager. 82,9 % des élèves l’obtiennent 5. Mais seulement 72,5 % dans les collèges les plus défavorisés. Et moins de 70 % en outre-mer 5.

La noyade, et ce que l’apprentissage change (ou pas)

Derrière l’apprentissage, il y a la peur de la noyade. Elle est fondée. À l’été 2024, la France a compté 1 244 noyades, dont 350 mortelles 4.

Mais ces chiffres méritent d’être lus de près. Les jeunes enfants se noient souvent. Les moins de 6 ans comptent pour 29 % des noyades 4. Ils en meurent rarement. Neuf noyades mortelles sur dix concernent des adultes 4.

Surtout, la plupart des noyades mortelles arrivent loin des bassins surveillés. En rivière, en mer, en plan d’eau 4,5. Nager dans un bassin encadré n’est pas la même chose qu’affronter un courant ou une vague 5. Savoir nager à l’école reste utile. Mais cela ne suffit pas à écarter le risque mortel 5.

Le sujet nourrit des chiffres à manier avec prudence. Un sénateur a parlé d’une hausse de 50 % des noyades à l’été 2025 3. L’agence sanitaire, à la même période, mesurait plutôt 14 % 1. Les dates et les périmètres diffèrent. Le chiffre le plus prudent est celui de l’agence.

Une chose est sûre : les noyades grimpent avec la chaleur. Pendant le pic de l’été 2024, elles ont bondi de 41 % 4. L’agence parle d’un lien probable avec les fortes chaleurs, pas d’une cause prouvée 4.

Reconstruire ne règle pas la facture

Refaire une piscine à neuf semble la solution évidente. Elle cache un piège. Le neuf coûte plus cher à faire tourner que l’ancien.

Luxeuil en est l’exemple. La ville remplace son bassin fermé par un centre de trois bassins. Coût : 9,2 millions d’euros 1. Une fois ouvert, il devrait perdre entre 350 000 et 400 000 euros chaque année 1. Une piscine couverte revient jusqu’à 2 200 euros par mètre carré et par an 3.

Face à cela, l’État met en avant son bilan. Depuis 2019, une agence publique a soutenu 320 projets, pour 125 millions d’euros 3. Un fonds pour la rénovation en a financé 42 autres, pour 21 millions 3. La loi de finances 2026 dirige 10 millions d’euros vers les piscines 1.

Les acteurs du secteur jugent ces montants très loin du compte 1. Eux réclament un plan national. Ce sont des fédérations et des élus, parties prenantes qui plaident pour plus de moyens 1,2. Leurs chiffres sur l’état du parc tiennent. Leur demande, elle, reste une demande.

Des solutions marchent, à petite échelle. À Talence, en Gironde, un bassin d’été a été transformé pour ouvrir presque toute l’année 1. Les horaires ont doublé. La fréquentation est passée de 170 000 à 230 000 entrées en un an 1. Un cas, pas une recette valable partout.

Reste le fond. Les aides de l’État vont à des travaux : construire, rénover 3. Le fonctionnement au quotidien, lui, reste à la charge de la commune 2. Or c’est là que le trou se creuse. Les entrées d’une piscine ne couvrent que 22 % de son coût 2. À Luxeuil, le nouveau centre ouvrira. Il perdra entre 350 000 et 400 000 euros par an 1.