Un phare remonté en pixels, pas en pierres
Le phare d’Alexandrie ne sera pas rebâti. Personne ne rempile ses blocs à l’entrée du port. Ce qui se construit est une copie en trois dimensions. Une équipe du CNRS et de son centre de recherche en Égypte la fabrique depuis 2023, dans un projet appelé PHAROS 1,2.
L’idée tient en une image. Les pierres du phare gisent par cinq à dix mètres de fond, dans le port oriental de la ville 2,3. Chaque bloc est scanné sous l’eau, ou remonté puis scanné à l’air libre. Son double numérique vient ensuite se ranger dans une maquette. Comme les pièces d’un puzzle géant que l’on remet en place, une à une 1,5.
Trois corpus confrontés
La reconstitution croise trois sources de savoir 2. D’abord les textes anciens, les monnaies et les images qui montrent le phare. Ensuite les blocs réels, relevés au fond de l’eau. Enfin la maquette, où l’on teste comment tout cela s’emboîte.
Le scan passe par la photogrammétrie, qui reconstruit un objet en 3D à partir de centaines de photos. La technique est entrée dans le chantier vers 2009 2. Depuis, une centaine de blocs ont été numérisés sous l’eau 1,5.
Des ingénieurs volontaires de la Fondation Dassault Systèmes assemblent ces doubles numériques 2,5. Cette fondation finance le projet et fournit la technologie de modélisation 1,5. Elle parle de rendre au phare sa grandeur d’origine, et de le visiter un jour comme sur place 5. C’est son objectif de départ, pas un résultat déjà obtenu.
Trois chiffres à ne pas confondre
Les sources donnent trois nombres, et ils ne mesurent pas la même chose.
Plus de 3 000 éléments ont été repérés au fond depuis 1994 : des blocs, mais aussi des statues, des sphinx, des obélisques 3. Une centaine seulement ont été numérisés en 3D à ce jour 1,5. Et 22 blocs, les plus gros, ont été remontés à la surface en 2025 1,3.
Ces 22 pièces ne sont pas n’importe lesquelles. On y trouve les montants et le linteau de la porte monumentale, son seuil, de grandes dalles du socle. Et les morceaux d’un monument jusque-là inconnu, un pylône de style égyptien que les historiens n’attendaient pas là 1.
Ce que le phare était
Le phare a été commandé il y a environ 2 300 ans, sous Ptolémée Ier. Il a été achevé une vingtaine d’années plus tard, sous son successeur 3,4. Il se dressait sur l’île de Pharos, à l’entrée du port 4.
Sa hauteur reste une estimation. Les textes anciens le disent haut de 100 à 140 mètres, mais personne ne l’a mesuré 3,4. D’après ces récits, il montait en trois étages, avec un feu entretenu au sommet et une statue tout en haut 4. Des sources arabes évoquent un miroir de bronze, pour renvoyer la lumière au large 4. Ces détails viennent des textes, pas d’un vestige retrouvé.
Des séismes l’ont abattu, surtout ceux de 1303 et de 1323 3,4. Ses pierres de granite n’ont pas disparu pour autant. Elles ont été réemployées dans le fort de Qaitbay, bâti à l’entrée du port en 1477 3.
Une hypothèse, la plus sérieuse jamais tentée
Le modèle numérique n’est pas une photo du phare perdu. C’est une hypothèse, confrontée aux pierres et aux textes. La hauteur exacte, l’allure du sommet, la place de chaque bloc restent des propositions à tester. Les causes précises de l’effondrement, au-delà des séismes, font encore partie des questions ouvertes.
Le chantier annonce d’ailleurs ce but sans détour :
« tester toutes les hypothèses, de la construction de l’édifice aux raisons de sa chute »
Aucun regard extérieur n’a encore évalué la maquette, et rien n’a été publié dans une revue scientifique : le travail est en cours 1. Mais la matière, elle, est là. Une merveille du monde que l’on croyait perdue reprend forme, bloc scanné après bloc scanné, à portée d’écran.
