Au printemps 2016, un homme agonise dans un hôpital de Californie. Il a rapporté d’Égypte une bactérie qu’aucun antibiotique n’arrête. Il est dans le coma, ses organes lâchent. En dernier recours, ses médecins ajoutent au traitement un cocktail de virus, injecté dans son sang. Après plusieurs semaines, la bactérie a disparu. L’homme s’est réveillé 1.

Un virus qui ne mange que des bactéries

Ces virus portent un nom qui dit tout. Bactériophage veut dire « mangeur de bactéries ». Le mot a été forgé il y a un siècle, dans un laboratoire parisien.

Un phage est un virus, mais un virus qui n’infecte que des bactéries. Il est inoffensif pour les cellules humaines. Il se pose sur sa cible, y injecte ses gènes, se recopie à l’intérieur, puis fait éclater la bactérie 2. Les copies libérées attaquent les bactéries voisines.

Le phage se multiplie donc là où sa proie est présente. Il s’arrête quand elle a disparu. Et il est très précis. Il épargne les autres bactéries du corps, celles qui sont utiles. Un antibiotique, lui, fauche large.

Surtout, sa façon de tuer n’a rien à voir avec celle des antibiotiques.

C’est la raison de fond de son retour.

Pourquoi maintenant

La raison est sombre. Les bactéries résistantes tuent, et de plus en plus.

En 2019, les bactéries résistantes ont causé 1,27 million de morts dans le monde. Ce décompte ne retient que les décès qui leur sont directement attribuables 3. En 2023, environ une infection bactérienne confirmée sur six résistait aux antibiotiques 4.

Dans le même temps, l’arsenal se vide. Sur les 90 antibiotiques en développement en 2025, 15 seulement sont jugés vraiment nouveaux. Cinq agissent contre les bactéries les plus dangereuses 5.

Pour un malade, une bactérie résistante, c’est une plaie qui ne cicatrise pas. C’est une pneumonie qui ne répond plus. C’est une opération banale qui redevient risquée.

Quand les armes habituelles échouent, une vieille idée revient sur la table 6.

Une idée d’il y a cent ans

Car l’idée n’est pas neuve. Les phages ont été découverts entre 1915 et 1917. On les a utilisés pour soigner dès les années 1920.

Puis l’Occident les a presque abandonnés vers 1945. Les antibiotiques à large spectre arrivaient, plus simples à produire et à prescrire 7. En France, des médicaments à base de phages ont été vendus jusque dans les années 1970. On en trouvait encore au Vidal, le dictionnaire des médecins, en 1976 8.

L’idée a survécu à l’Est. En Géorgie, un institut de Tbilissi produit des phages depuis les années 1930. Il a fourni toute l’URSS 9.

Le retour est donc une reprise, pas une invention.

Du sur-mesure, pas un comprimé

Ce retour prend une forme particulière. On ne distribue pas un phage comme un comprimé standard.

On identifie d’abord la bactérie précise du malade. On teste ensuite quels phages la tuent. Ce test porte un nom, le phagogramme 10. Les phages viennent de banques tenues par des hôpitaux. Parfois, on modifie même un phage pour un seul patient.

En 2019, une adolescente britannique a été soignée ainsi. Atteinte de mucoviscidose, greffée des poumons, elle portait une infection que rien n’arrêtait. Les médecins lui ont donné un cocktail de trois phages, dont deux modifiés en laboratoire. Son état s’est amélioré 11.

Ce sur-mesure est le cœur du retour moderne. C’est aussi ce qui le rend difficile à fabriquer en série.

Ce que la preuve dit, et ce qu’elle ne dit pas encore

Les sauvetages comme celui de Californie ou de Londres sont réels. Mais ce sont des cas individuels, des impasses, des derniers recours. Ils ne prouvent pas que la méthode marche pour tout le monde.

À Lyon, un centre de référence a traité 33 patients en 2022. La plupart sont allés mieux 13. C’est encourageant. Mais ce sont des observations, pas des essais comparés.

Un point revient souvent, et il est oublié tout aussi souvent. Les phages marchent mieux avec les antibiotiques que seuls. Dans une série de 100 patients, éliminer la bactérie était bien moins probable quand aucun antibiotique n’accompagnait les phages 12. Ils sont un allié des antibiotiques, pas leur remplaçant.

La limite est nette. À ce jour, aucun essai rigoureux, tiré au sort et comparé à un placebo, n’a démontré l’efficacité espérée 14. L’essai européen de référence, mené sur des brûlures infectées, a même été arrêté pour efficacité insuffisante. Une partie de cet échec venait d’un produit très sous-dosé 15.

Il reste aussi des obstacles de nature. Le phage est difficile à bien apparier. Les bactéries peuvent lui résister à leur tour. Le corps l’élimine vite. Rien de rédhibitoire, rien de magique.

Les phages sont donc une piste sérieuse, testée avec méthode. Pas encore un remède prouvé.

Un cadre qui bouge, un modèle qui vacille

Le cadre, lui, avance. En France, aucun phage n’est un médicament autorisé. L’agence du médicament ne les interdit pas pour autant. Elle les autorise au cas par cas, pour les impasses, sous le nom d’usage compassionnel 16,8.

La Belgique est allée plus loin. Depuis 2018, ses pharmacies d’hôpital préparent des phages sous contrôle qualité de l’État 14. Et l’Europe a franchi une étape. Depuis janvier 2025, une première norme de qualité est commune à tout le continent 17.

Reste une ombre au tableau. La science revient au moment où l’économie flanche. Le phage colle mal au modèle du médicament. Sa composition est variable, sur-mesure, difficile à breveter, pour un marché étroit. En juin 2025, le seul producteur français de phages de qualité pharmaceutique a été liquidé 18.

La piste revient et vacille en même temps.

Reste l’essentiel. Découverts dans un laboratoire parisien il y a un siècle, abandonnés, puis gardés vivants à Tbilissi, ces virus sont de retour. Un virus peut venir à bout d’une bactérie que plus rien n’arrête. Pour l’homme de Californie, cela a fait la différence entre mourir et se réveiller. Reste à prouver que cela vaut pour beaucoup d’autres. Les essais en cours le diront.