C’est un comprimé minuscule, avalé chaque matin, pour le cœur ou la tension. Le furosémide aide le corps à évacuer l’eau en trop. Il traite l’hypertension et les œdèmes de l’insuffisance cardiaque 1. Depuis plusieurs mois, les boîtes de 20 et 40 mg manquent en pharmacie. Le 6 octobre 2026, l’agence du médicament a posé une date. Pour l’un des fabricants, pas de retour à la normale avant avril 2027 1.

Les médicaments qui manquent sont les plus ordinaires

La pénurie évoque un traitement rare et coûteux. C’est l’inverse. Les ruptures frappent d’abord les médicaments anciens, courants et bon marché. Une commission d’enquête du Sénat l’a mesuré. Jusqu’à 70 % des déclarations de rupture visent des produits sur le marché depuis plus de dix ans 2. Les classes les plus touchées sont le cardio-vasculaire, le système nerveux et les anti-infectieux 4.

Le furosémide coche toutes les cases. Ancien, vendu partout, c’est un médicament du cœur. Cela ne prouve pas que sa pénurie vienne de là. L’agence parle de « difficultés de production » chez deux fabricants, Viatris et Zentiva, sans en dire l’origine 1.

Pour le patient, l’enjeu est concret. Ce traitement ne s’arrête pas à la légère. La décision revient au médecin. L’agence l’invite à réévaluer chaque renouvellement, et à choisir un autre diurétique quand c’est possible 1.

Fabriqués loin, en flux tendu

Derrière la pénurie, il y a une usine, et souvent elle est loin. En quarante ans, la production française est tombée à environ un tiers de ce que le pays consomme 2. La France est passée du 1er au 5e rang européen 2. Les principes actifs viennent surtout d’Asie 2. La fabrication tourne en flux tendu, parfois sur un seul site. Un incident local devient alors une rupture nationale 2.

À cela s’ajoute une raison d’argent. Le prix de ces vieux médicaments est fixé bas. La marge est mince. Selon la commission, ce prix a été baissé pour financer la hausse du prix des médicaments récents 2. Fabriquer un produit ancien rapporte donc peu.

Les industriels installés en France envoient désormais la moitié de leur chiffre d’affaires à l’export, contre un cinquième en 1990 2. Près de 700 médicaments peu rentables sont menacés d’abandon 2. Le petit comprimé bon marché est le premier sacrifié.

Qui répond, du comptoir à Bruxelles

Une fois la boîte absente, une chaîne entière se met en mouvement. Elle commence au comptoir.

Le pharmacien est en bout de chaîne. Il constate la rupture quand il ne peut pas servir sous 72 heures, après avoir sollicité deux fournisseurs 5. Il la signale par un outil national 5. Il peut aussi délivrer à l’unité, au comprimé près 5.

Au-dessus, les grossistes doivent livrer toutes les officines, partout, vite. Il leur est interdit d’exporter un médicament d’intérêt majeur en tension 5. Les fabricants, eux, doivent garder une réserve d’avance 4.

Pour le furosémide, l’agence a demandé aux autres laboratoires de puiser au maximum dans cette réserve 1. Elle leur a aussi demandé de livrer d’abord les grossistes, plutôt que les pharmacies en direct 1.

L’agence du médicament a d’autres leviers. Elle peut réguler la distribution, importer un équivalent, sanctionner. Les amendes ont longtemps été rares. Huit seulement entre 2018 et 2022, pour 922 000 euros au total, selon le Sénat 2. Elles sont plus nombreuses depuis, et une loi de février 2025 a relevé leur plafond 3. Ce bilan récent est celui que l’agence tient sur sa propre action.

L’État, lui, fixe le prix et tient une autre liste, celle des médicaments essentiels. Elle est passée de 450 molécules en 2023 à 652 en 2026 6. Un décret d’août 2025 lui donne un pouvoir de plus. Il peut imposer à un industriel de chercher un repreneur pour une production menacée. En dernier recours, l’État peut confier cette fabrication à un établissement public 3. La relocalisation, elle, reste modeste. Sur 106 projets, le Sénat compte 18 relocalisations réelles, et 5 seulement sur un médicament stratégique 2.

La commission d’enquête du Sénat résume d’une formule le pilotage public 2 :

« éparpillé entre agences et directions centrales, sans centre de décision identifié »

Tout en haut, l’Union européenne a dressé une liste des médicaments critiques 7. Le 11 mars 2025, elle a proposé un règlement pour réduire la dépendance aux fournisseurs uniques et aux pays lointains 8. Ce texte n’est pas encore en vigueur 8.

Deux questions, pas une

Gérer la pénurie et l’avoir provoquée, ce n’est pas pareil. Les deux ne visent pas les mêmes acteurs. Le pharmacien, le grossiste, le médecin amortissent le choc. Ils ne l’ont pas créé. La cause se joue bien avant le comptoir. Dans le prix d’un médicament, dans une usine fermée, dans une production partie à l’autre bout du monde.

Le furosémide le montre en petit. C’est un comprimé ancien et peu cher, exactement le profil des produits qui manquent 2. Pour l’un de ses fabricants, l’agence n’attend pas de retour à la normale avant avril 2027. Pour l’autre, elle ne connaît pas encore la date 1.