Un record atteint dès 2023
Le pic n’est pas neuf. Il a été atteint en 2023. Cette année-là, le taux de pauvreté est passé de 14,4 % à 15,4 %, une hausse de 0,9 point 2. Environ 650 000 personnes de plus sous le seuil en un an 2,4. En 2024, le taux ne bouge plus. Il se maintient à ce sommet 1.
Un mot sur le record. L’Insee parle du plus haut niveau « depuis 1996 » 1. C’est la date à laquelle commence sa série harmonisée 3. Ce n’est donc pas un plus haut de tous les temps. Des mesures plus anciennes, faites autrement, donnaient une pauvreté encore plus forte.
Le chiffre de 9,8 millions compte aussi moins de monde qu’on ne croit. Il couvre la seule France métropolitaine, en logement ordinaire. Il laisse dehors les sans-abri, les personnes en institution et les départements d’outre-mer. Or la pauvreté y est deux à cinq fois plus élevée qu’en métropole : 42 % à La Réunion, 53 % en Guyane, 77 % à Mayotte, contre 14 % en métropole (chiffres 2017) 5. Sur l’ensemble du territoire, environ 11,2 millions de personnes étaient pauvres en 2021, contre 9,1 millions sur le seul champ métropolitain 2,6.
Un emploi ne met plus à l’abri
En 2024, 2,3 millions de travailleurs sont pauvres 3. Ce sont d’abord des ouvriers et des employés. Mais aussi des indépendants, près d’un tiers du total 3.
Le travail protège, mais pas toujours. Le taux de pauvreté des personnes en emploi est de 8,5 % 3. C’est quatre fois moins que chez les chômeurs, à 36,1 % 3.
La pauvreté frappe surtout ceux qui sont hors de l’emploi. Les inactifs hors retraite d’abord (37,6 %), puis les chômeurs (36,1 %) et les familles monoparentales (34,0 %) 1. Les enfants sont très exposés : 22,4 % d’entre eux vivent sous le seuil, près de 2,9 millions de mineurs 1,3. À l’autre bout, les retraités (10,4 %) et les salariés (6,9 %) sont les moins touchés 1.
Pourquoi le taux ne baisse pas en 2024
Le seuil de pauvreté est relatif. Il vaut 60 % du niveau de vie médian. Et ce médian monte chaque année 6. Si tous les revenus doublaient, le taux ne bougerait pas 6. Il mesure un écart, pas une somme fixe.
En 2024, les plus modestes vont un peu mieux. Leurs revenus se redressent 1. Mais ils progressent au même rythme que le médian, environ +1,8 % 1. L’écart ne se referme donc pas. Le taux reste bloqué à son sommet.
Un point d’honnêteté sur ce record. Il porte sur le taux et sur les inégalités, pas sur la profondeur de la pauvreté. La moitié des personnes pauvres vivent 19,7 % en dessous du seuil en 2024 1. C’est un peu sous la moyenne des années 1996 à 2022 (19,8 %) 1,3. Un taux au plus haut ne veut pas dire une misère qui s’aggrave partout. Il veut dire un écart à la médiane qui ne se referme pas.
Ce que l’Insee met en cause
Les causes de la hausse de 2023 sont nommées par l’Insee. Ce sont des mécanismes et des décisions, pas un groupe de personnes.
Plusieurs aides ont été retirées après 2022. La fin de l’indemnité inflation a pesé pour 0,1 point de pauvreté en plus, celle de la prime exceptionnelle de rentrée pour 0,2 point 2. Les aides au logement ont été revalorisées en deçà de l’inflation, avec moins d’allocataires 2. La réforme de l’assurance chômage du 1er février 2023 a réduit de 25 % la durée d’indemnisation des nouveaux entrants 2.
Le travail lui-même s’est fragilisé. Les temps partiels courts ont augmenté, 24 % en 2023 contre 22 % un an plus tôt 2. Les revenus des indépendants les plus modestes se sont contractés 2. Le statut de micro-entrepreneur y pèse de plus en plus lourd : ces revenus sont en moyenne six fois plus faibles que ceux des indépendants classiques 2.
Rien de tout cela n’est soudain. La pauvreté remonte en France depuis 2004 4. À l’époque, le taux touchait son point bas, 12,4 % au seuil de 60 % 4. Depuis, au seuil de 50 %, le pays compte 1,4 million de pauvres de plus 4. La courbe monte depuis vingt ans, bien avant tout épisode récent.
L’écart se creuse par le haut
La pauvreté record s’accompagne d’inégalités record. L’indice qui les mesure, le Gini, est à son plus haut depuis 1996 1. Les 20 % les plus aisés captent 38,8 % des niveaux de vie, les 20 % les plus modestes en touchent 8,4 % 1.
Ce qui a creusé l’écart en 2024 vient du haut. Les plus aisés sont tirés par les revenus du patrimoine. Les dividendes ont bondi de 32 % sur l’année 1. Ce sont eux, plus que les bas revenus, qui expliquent la nouvelle hausse des inégalités 1. La pauvreté et les inégalités montent ensemble, mais en 2024 le moteur est en haut de l’échelle, pas en bas.
