Londres, le 11 novembre 2025, au London Palladium. Une chanteuse de Saint-Nazaire monte sur scène et chante en français, sans en traduire un mot. Un critique britannique en ressort avec le sentiment d’avoir vu quelque chose de rare. 8

Deux routes vers le même endroit

Elle s’appelle Zaho de Sagazan. Ce soir-là, la presse londonienne la range dans une lignée précise. Celle de la chanson française, de Piaf à Brel et Barbara. 8 Au même moment, une autre artiste née en France s’impose ailleurs, tout autrement. Oklou, du Poitou-Charentes, figure en tête des palmarès de fin d’année des critiques anglophones. 1 Elle, chante en anglais.

Deux femmes nées en France, deux façons de se faire entendre hors des frontières. Le contraste dit beaucoup du moment.

Une percée qui passe par l’anglais

Son album choke enough sort en février 2025. L’accueil est solide, et mesurable. Un agrégateur américain le note 84 sur 100, un autre 75, l’écart tenant au panier de critiques retenues. 1 La presse musicale de référence suit. Pitchfork lui donne 8 sur 10, Paste 8,8 sur 10. 2,3 En fin d’année, deux magazines la placent en tête de leur classement. 1

Mais cette presse ne la lit pas comme la vitrine d’une scène française. Elle la range dans l’électro-pop internationale, celle d’un collectif londonien qui l’a vue grandir, aux côtés de producteurs anglais. 2,4 Sa trajectoire est transnationale, de la province française à Londres, puis aux États-Unis. 4

Oklou chante en anglais, et l’assume. Écrire en français, dit-elle, est un exercice qui lui résiste. L’anglais lui offre le confort d’une langue qu’elle ne possède pas tout à fait. 5 Sa francité, les critiques la reconnaissent, mais ailleurs que dans la langue. Ils l’entendent dans sa formation classique, comparée à la rigueur d’une cantate de Bach. Dans un folklore d’enfance. Dans un certain romantisme. 2,6 Un producteur anglais la trouve « identifiablement française », et elle y voit un état d’esprit, une façon de vivre avec passion. 6

L’éloge n’est pas unanime, et c’est plus honnête ainsi. Le même Pitchfork trouve le disque plus admirable dans sa forme qu’émouvant. Un critique influent l’a noté 40 sur 100. 1,2

Le français reçu comme un atout

Zaho de Sagazan a pris l’autre route. À l’étranger, sa langue n’est pas un obstacle à franchir, c’est ce qui fascine. Un webzine britannique recommande de garder ses chansons en français plutôt que de les traduire. La traduction, écrit-il, leur ferait perdre quelque chose de leur essence. 10 Au Québec, un critique salue « le meilleur album français de 2023 », dans le sillage de Brel et Barbara. 11 À Londres, elle est reçue en héritière de la chanson française, et comparée à Barbara. 8

L’exposition est réelle. Double lauréate d’un prix européen début 2024 7, elle remplit des salles hors de France. Salle comble à Munich, où la presse locale la juge bien plus moderne qu’une Zaz. 9 Elle joue aussi à Londres. 8,10

La barrière de langue n’a pas disparu pour autant, et Zaho la gère à sa manière. Sur scène, elle parle en anglais entre les titres, s’excuse de son accent, tient à faire passer le sens. 9,10 À ses débuts londoniens en 2023, le public était encore surtout français. 10 Sa reconnaissance dehors tient d’ailleurs à des médias culturels et à la presse locale, pas encore aux grands titres mondiaux.

Célébrée en France, presque inconnue ailleurs

La troisième, Solann, rappelle que tout cela reste inégal. En France, elle a été sacrée révélation aux Victoires de la musique 2025. Dehors, sa trace est mince, et presque toujours francophone. Un quotidien suisse la présente comme un « nouveau phénomène de la chanson française », mais l’article est réservé aux abonnés. 12 Un webzine québécois note son album 7,3 sur 10, un verdict posé, sans emballement. 13 Quelques dates en Belgique et au Luxembourg, et c’est à peu près tout.

Aucune presse musicale internationale hors francophonie ne l’a chroniquée. Le fait mérite d’être dit tel quel. Être célébrée à Paris ne veut pas encore dire être écoutée à Londres ou à Berlin. Ce n’est pas un manque à combler, c’est l’état des choses.

Une réalité plus intéressante qu’une étiquette

Reste le mot qui revient, celui de « scène ». Vu de l’étranger, il recouvre moins que ce qu’il promet. Quand un magazine étranger dresse la liste des nouvelles voix de la pop française, il nomme surtout des Belges. 14 « French », dehors, veut souvent dire francophone. France, Belgique et Québec mêlées. Le titre francophone le plus écouté au monde sur une grande plateforme est d’ailleurs canadien. 17

Le récit d’une langue française qui ne serait plus une barrière existe. Mais il est en partie porté par ceux qui y ont intérêt. Une plateforme de streaming annonce des écoutes de musique française en hausse de 192 % depuis 2019. 17 L’établissement public qui promeut l’export avance ses propres chiffres. 16 Ces données sont plus nuancées que le récit. En 2024, l’export certifié se partage presque à parité entre titres en français et titres non francophones. Il reste dominé par un rap et une variété largement masculins, à peine 22 % de voix féminines. 16 Aucune des trois artistes n’y figure comme moteur.

Un média européen décrit ce succès comme « un phénomène de diffusion, pas d’un mouvement unifié ». 15 La formule est juste. Il n’y a pas une vague qui porterait un drapeau. Il y a des voix, reçues chacune à sa façon, une par une.

Le français, entendu de deux manières

Reste ce que ces trajectoires ont de commun. Le français s’entend désormais dehors de deux façons. Porté en creux, comme une sensibilité, par une artiste qui chante en anglais. Et chanté tel quel, sans traduction, parce qu’une oreille étrangère le trouve assez beau pour vouloir le garder intact. 10