Un produit interdit ici, autorisé partout ailleurs
L’acétamipride est un néonicotinoïde. La France l’interdit depuis le 1er septembre 2018, au nom de la loi biodiversité de 2016 2. Au même moment, l’Union européenne le maintient approuvé jusqu’en 2033. Les vingt-six autres États membres l’autorisent 1,3. Sur ce point, l’argument des filières est exact. La France est le seul pays de l’Union à avoir tranché ainsi.
Le contraste saute aux yeux sur la noisette. Un producteur turc dispose de quinze substances insecticides, dont quatre bannies dans l’Union. L’Oregon, aux États-Unis, en utilise quatorze interdites en Europe. Côté français, une seule reste utilisable. Ces chiffres viennent d’une étude cosignée par les producteurs, à partir de bases officielles 6. Sur la betterave, la Confédération des planteurs met en avant plusieurs voisins. L’acétamipride reste homologué en Pologne, en Slovaquie et en Suède. Des dérogations annuelles ont aussi été reconduites en 2024, pour les betteraviers allemands et belges 7.
Une précision s’impose quand même. « Autorisé » dans un pays veut dire qu’au moins un produit y est homologué. Les usages réels, culture par culture, varient d’un État à l’autre. Le décompte des vingt-six pays est solide. La carte fine des usages, elle, n’est pas publique.
Sur la betterave, un décompte que personne n’a commandé
Sur la betterave, il existe une mesure que ni les filières ni les fabricants n’ont produite. Un organisme public de recherche a comparé les rendements avec et sans néonicotinoïdes, ferme par ferme, sur toute la période 4. Son résultat : pas de différence significative en moyenne. Les pertes lourdes existent, mais elles sont rares. Sept exploitations sur 294 ont connu une année sans le produit avec 60 à 80 % de dégâts, concentrées sur l’épidémie de jaunisse de 2020 4. Pour la pomme, même conclusion. La baisse des rendements n’est pas imputable au retrait de l’insecticide 4.
Ce n’est pas un avis d’expert. C’est une comparaison chiffrée, menée par une institution neutre. Elle ne dit pas que la betterave va bien. Elle dit qu’en année moyenne, le retrait ne se lit pas dans les rendements. C’est la seule comparaison avec et sans le produit que l’expertise publique ait produite, et elle porte sur la culture la plus vaste du dossier.
Le marché achève le tableau. La France est le premier producteur de sucre de l’Union, et elle est exportatrice nette. 4,4 millions de tonnes de sucre de betterave en 2024-2025 11. Trente-huit pour cent partent sur le marché national, trente pour cent vers le reste de l’Union 11. Les exportations pèsent 1,3 milliard d’euros, pour un solde extérieur positif d’un milliard 11. Les importations, elles, sont faibles 11.
En noisette, la perte est bien là
La récolte 2024 s’est effondrée. La statistique publique la chiffre à 8 452 tonnes, en baisse de 49 % sur un an 8. Le rendement a été divisé par plus de deux. Unicoque, la coopérative qui revendique environ 90 % de la récolte française, décrit une marge de producteur passée dans le rouge. Moins 1 721 euros par hectare en 2024, contre 1 861 euros de gain en moyenne les années d’avant 4.
Les comptes de la coopérative, déposés au greffe, confirment le choc. Chiffre d’affaires de 27,58 millions d’euros, résultat net de moins 3,35 millions 9. C’est son premier déficit, après quatre exercices à l’équilibre. En avril 2026, l’État a débloqué une aide d’urgence de trois millions d’euros pour les producteurs spécialisés 10. La détresse est datée, chiffrée, vérifiable.
Reste la cause. Elle n’est pas un insecticide, elle est un empilement. Une punaise venue d’Asie, la punaise diabolique, est arrivée en France en 2012 et ravage les vergers depuis 2022. S’ajoutent un autre ravageur, le balanin, le climat, et la fin de l’acétamipride en 2020 5. Le chiffrage des pertes, lui, remonte à la coopérative elle-même. Aucune mesure indépendante ne l’a établi. C’est une réserve, pas un détail.
Un chiffre éclaire l’enjeu de souveraineté. La France produit l’équivalent de 12 % de la noisette qu’elle consomme 6. Le reste est importé, à 69 % de Turquie 6. La dépendance ne date pas de l’interdiction. Elle est ancienne et structurelle. L’insecticide, présent ou absent, ne la renverse pas.
D’où un fait que le mot unique de souveraineté écrase. Les deux filières vedettes du débat sont à l’opposé l’une de l’autre. La noisette importe l’essentiel de ce qu’elle consomme. Le sucre s’exporte en position de force. Le même argument de distorsion ne pèse donc pas pareil selon la case où l’on se trouve.
Le revenu agricole, une équation plus large
La distorsion, à supposer qu’elle coûte, n’est qu’un terme d’une addition plus longue. Le revenu agricole a reculé de 38,8 % en 2023, à 36 200 euros par actif non salarié 19. C’est un retour de terre après une année 2022 record. Les écarts entre filières sont énormes. Vingt mille euros en bovins viande, cinquante-cinq mille en grandes cultures 12. Sans les aides publiques, 18 % des exploitations dépenseraient plus qu’elles ne gagnent, contre 3 % avec ces aides 12.
Un point mérite d’être posé. Les défaillances agricoles montent, de 14,5 % au premier trimestre 2025 13. Mais elles frappent l’élevage laitier et la viticulture, pas la betterave ni la noisette 13. La détresse d’une filière ne se transfère pas à une autre. De même, les fermetures de sucreries de 2019 et 2020 tiennent à la fin des quotas européens et à l’effondrement des cours, pas aux néonicotinoïdes 14.
Sur longue période, un chiffre situe le partage. Les gains de valeur de la filière vont à 51 % à l’aval, la distribution et la consommation, contre 39 % aux agriculteurs 12. Un insecticide ne corrige pas ce partage-là.
L’autre plateau de la balance, et l’état du droit
L’autre plateau de la balance porte un coût, lui aussi documenté. L’acétamipride laisse dans l’eau un résidu de dégradation persistant 18. Ses effets à faible dose sur l’abeille sont documentés 17. Le second produit visé, le flupyradifurone, peut contaminer les nappes au-delà du seuil réglementaire. Son évaluation européenne de 2015 s’appuie sur l’abeille domestique. Elle ne garantit probablement pas la protection des abeilles solitaires 17. Côté santé humaine, l’agence sanitaire européenne a proposé en 2024 de diviser par cinq la dose journalière admissible de l’acétamipride. La raison : des données encore trop minces sur ses effets neurologiques chez l’enfant 2,18. Ces éléments viennent en partie d’une agence publique, en partie d’une association, chacun à lire avec son étiquette.
Ce plateau a lui aussi une ligne de rendement. En Europe, 84 % des plantes à fleurs cultivées dépendent de la pollinisation animale 25. Un défaut de pollinisation coûte, à l’échelle mondiale, 3 à 5 % de la production de fruits, de légumes et de fruits à coque 25. Deux des cultures citées dans le débat, la pomme et la cerise, sont dans ce cas. Pour un cerisier, la référence tourne autour de quatre ruches par hectare 25. Le service rendu par l’abeille ne figure sur aucune facture. Il figure dans la benne.
Ce que le monde agricole a dit, et comment le vote s’est tenu
Le monde agricole n’a pas parlé d’une seule voix. La FNSEA, premier syndicat, a salué « un tournant majeur » 26. La Confédération paysanne a dénoncé le même jour le texte, dans un communiqué titré « Victoire des lobbies au détriment de la santé, de l’environnement et du revenu des paysannes et des paysans » 24. Le syndicat y écrit que cette loi « ne résoudra en rien les problèmes des agriculteur·ices » et qu’elle « contribuera à aggraver des situations déjà extrêmes dans les fermes » 24. C’est une position, pas une mesure. Elle suffit à établir un fait : la demande n’est pas unanime chez les agriculteurs.
Le vote, lui, s’est tenu sans débat sur ce point. L’après-midi du 20 juillet, l’entourage du Premier ministre indiquait à la presse que « c’est au Parlement de le trancher ou de le faire évoluer » 23. Le soir, des amendements supprimant l’article ont été déposés, y compris par l’ancienne Première ministre Élisabeth Borne. Le gouvernement a refusé de les mettre au vote, ce que la procédure lui permet à ce stade 21. « Si le débat doit avoir lieu, ayons ce débat », a lancé en séance l’ancienne ministre de la Transition écologique Agnès Pannier-Runacher 21. Le texte est passé par 296 voix contre 224, sur 520 suffrages exprimés 22.
L’état du droit, et le chiffre qui n’a pas été discuté
Le débat juridique n’est pas clos. La loi Duplomb rétablissait l’acétamipride. Le Conseil constitutionnel l’a censurée le 7 août 2025, pour encadrement insuffisant. Il a quand même reconnu un motif d’intérêt général 15. Le nouveau texte confie la dérogation à l’agence sanitaire, dossier par dossier 16. Le Conseil d’État avait recommandé de borner ces dérogations à un an, renouvelable deux fois, pour un contrôle annuel 20. Une adoption n’est pas une promulgation. Et une dérogation encadrée n’est pas un retour à l’avant-2018.
Les producteurs de noisettes, eux, gardent leur punaise venue d’Asie et leur marge dans le rouge. Leur détresse est datée, vérifiable, et elle ne se règle pas par un slogan.
Sur la betterave, en revanche, le dossier contient une pièce que personne n’a payée pour l’obtenir. Deux cent quatre-vingt-quatorze exploitations suivies une à une, avec et sans le produit, et pas de différence significative de rendement en moyenne 4. Sur la pomme, la baisse observée n’est pas imputable au retrait 4. Cette pièce ne dit pas que la betterave va bien. Elle dit que le coût invoqué ne se lit pas dans les rendements. Elle n’a pas été discutée en séance. Le 20 juillet, les amendements qui portaient sur cet article n’ont pas été mis aux voix 21.
