Paris, tribunal judiciaire, le 18 novembre 2025. Neuf hommes attendent le verdict du naufrage de Sangatte. Sept morts au large de Calais, dans la nuit du 11 au 12 août 2023. Huit prévenus sont condamnés, de 3 à 15 ans de prison ferme. Le neuvième, un rescapé soudanais accusé d’avoir tenu la barre, est relaxé. Le tribunal le reconnaît victime. Il sortait de deux ans et trois mois de détention provisoire. La prison, dans l’attente du procès.

Dans le même box, les chefs et un rescapé

Les peines les plus lourdes visent les organisateurs. Douze et quinze ans pour deux Kurdes irakiens de 45 ans 1. Le tribunal les désigne « principaux responsables » du réseau 1. Le canot portait 67 personnes quand le moteur est tombé en panne. Sept passagers, tous Afghans, se sont noyés avant l’arrivée des secours 1.

« Vous avez tous, pour ceux qui sont déclarés coupables d’homicides involontaires, créé les conditions conduisant aux décès des personnes qui se sont noyées avant l’arrivée des secours et exposé les autres à un risque imminent de mort. »

La présidente du tribunal, le 18 novembre 2025

Puis vient le neuvième prévenu. Ibrahim Aboubakar, 31 ans, Soudanais du Darfour, a survécu à ce naufrage 2. Des rescapés l’ont désigné comme l’un des deux hommes qui pilotaient. Il le conteste 2. Il avait payé sa place 400 euros, au lieu des 1 000 habituels 2. Son avocat explique cette réduction. Pas de gilet de sauvetage, et le silence à garder sur le départ du bateau 2. Il a été poursuivi pour homicide involontaire et « aide à l’entrée irrégulière » 3. Lui tentait pourtant de quitter la France. L’entrée visée était celle au Royaume-Uni 3. Le tribunal l’a relaxé et libéré, après deux ans et trois mois de détention 1,3.

Ceux qui encaissent ne montent pas à bord

Les réseaux existent. Ils sont décrits comme des mafias internationales : téléphones chiffrés, armes à feu, hiérarchie 4. En 2024, la place à bord se vendait 1 000 à 3 000 euros, selon Europol, la police européenne 5. Une seule traversée peut rapporter jusqu’à 100 000 euros, selon Eurojust, l’agence européenne de justice 6.

Le matériel suit une chaîne industrielle. Des canots fabriqués en Asie arrivent en Allemagne via la Turquie 6. Ils sont revendus en lots valant plus de 10 000 euros aux réseaux du nord de la France 6. En juillet 2026, la police britannique a saisi 25 canots et 25 moteurs dans le port de Felixstowe 7. Le conteneur venait de Chine. Il partait vers Hambourg, puis les plages françaises 7. Chaque canot pouvait embarquer environ 80 personnes 7.

Les coups de filet, eux, tombent surtout sur cette logistique. En février 2024, une opération européenne a démantelé un réseau irako-kurde 5. Bilan : 19 arrestations, toutes en Allemagne, où vivaient les suspects 5. Les figures de tête restent plus loin. La police britannique dit mener 70 enquêtes sur le haut de ce trafic 8. Plusieurs visent des hommes installés au Kurdistan irakien 8. À Lille, un procès a jugé 33 passeurs. Les pièces judiciaires y désignent « le boss » : un homme basé au Kurdistan irakien, qui nie, selon une enquête de presse 8. Un autre, Barzan Majeed, dit « Scorpion », a été condamné à dix ans par la justice belge 9. Il n’était pas présent à son procès. Combien de personnes a-t-il fait passer ? Sa réponse : « Peut-être mille, peut-être 10 000. Je n’ai pas compté. » 9. Il a fini par être arrêté au Kurdistan irakien, localisé grâce à une enquête de la BBC 9.

Un constat revient chez la justice, la défense et la police : celui qui organise et encaisse ne monte pas sur le bateau 2,3.

480 arrestations, sans le détail des rôles

Côté français, les autorités annoncent environ 480 « passeurs » arrêtés en 2025 10. Ce chiffre gouvernemental ne détaille pas les rôles. Chef de réseau, livreur de canot, ou passager qui a tenu le moteur 10. Aucune statistique nationale ne fait ce tri. Le constat existait déjà en 2021. Cette année-là, 30 réseaux avaient été démantelés, et 1 500 arrestations liées 4. Mais la plupart des personnes arrêtées étaient des « petites mains », selon les enquêteurs 4.

La loi, elle, distingue les niveaux. Aider une entrée ou un séjour irréguliers : jusqu’à 5 ans de prison 11. Exposer en plus les passagers à un risque de mort, ou agir en bande organisée : 10 à 15 ans 11. Diriger ou organiser un réseau : jusqu’à 20 ans de réclusion criminelle 11. Avec 1,5 million d’euros d’amende 11. Le sommet de cette échelle vit le plus souvent hors de portée des tribunaux français 8,9.

Condamné trois jours après le naufrage

Le 4 août 2026, le moteur d’un canot prend feu entre les eaux françaises et britanniques. 173 personnes sont secourues, 11 légèrement blessées 12. Un Égyptien de 25 ans est interpellé le jour même. Le vendredi 7 août, le tribunal de Boulogne-sur-Mer le condamne à un an de prison 12. Avec cinq ans d’interdiction du territoire, et la saisie de son téléphone et de 600 euros 12. Il est reconnu coupable d’avoir « coordonné et piloté » le départ 12. Le tribunal retient un « risque immédiat de mort » pour les passagers 12.

Il a été jugé en comparution immédiate, une procédure rapide, sans longue enquête. Son profil n’a donc pas été éclairci 12. Candidat à l’exil qui payait sa place en tenant la barre ? Rouage du réseau ? Le dossier ne le dit pas 12. Le GISTI, une association de défense des droits des étrangers, conteste ces procès 3. Selon lui, la personne à la barre est le plus souvent un passager comme les autres 3. Désigné après coup par d’autres rescapés, sur des preuves minces 3. C’est une lecture militante, appuyée en partie sur des affaires italiennes et espagnoles, hors de la Manche 3. Mais certaines accusations ne tiennent pas devant les juges. La relaxe d’Ibrahim Aboubakar, après deux ans d’accusation, l’a montré 1.

Des bateaux quatre fois plus chargés

Depuis 2018, environ 193 000 personnes ont rejoint le Royaume-Uni en petit bateau 13. Dont 41 500 en 2025 13. Les arrivées baissent de plus de 40 % depuis janvier 2026, selon les autorités britanniques 12. Sur la période 2018-2025, 162 personnes sont mortes dans la Manche 13. Ce décompte ne retient que les décès confirmés. Il peut donc sous-estimer 13. L’année 2024 a été la plus meurtrière : 73 morts confirmés 13.

La surveillance des plages s’est durcie. Londres finance les contrôles côté français 10. L’accord d’avril 2026 annonce 666 millions d’euros sur trois ans, dont une partie liée à des résultats 10. Les départs ne se sont pas arrêtés. Ils se sont déplacés. Les canots embarquent désormais des passagers directement en mer, comme des taxis 13. Et ils partent toujours plus chargés : 13 personnes par bateau en moyenne en 2020, 62 en 2025 13. Un bateau rempli au-delà de sa capacité rend l’accident plus probable, relève ce même décompte 13.

Pour le GISTI, poursuivre les pilotes masque le lien entre ces politiques et les morts en mer 3. La position est militante. Le fait mesuré est plus étroit. Les bateaux partent plus chargés, et la surcharge augmente le risque d’accident 13.

Vingt ans sur le papier

Le droit français réserve vingt ans de réclusion à celui qui dirige un réseau 11. À Paris, les deux organisateurs du naufrage de Sangatte ont pris douze et quinze ans 1. Barzan Majeed a été condamné à Bruges sans jamais s’asseoir dans le box 9. Et l’homme que le tribunal a reconnu victime a attendu deux ans et trois mois en prison. Avant d’entendre le mot relaxe 1,3.