En 2006, à Bruxelles, un fait divers occupe la presse. Les premiers récits désignent des agresseurs « nord-africains ». L’enquête établit ensuite qu’ils sont polonais 1. Entre les deux, une même question revient. Faut-il dire d’où vient l’auteur d’un crime ?

Aucune loi n’oblige, ni dans un sens ni dans l’autre

Beaucoup l’ignorent. En France, aucune loi n’impose de cacher la nationalité d’un suspect. Aucune n’impose non plus de la donner. La loi de 1881 pose un principe simple. La presse est libre de publier 2. Elle ne répond qu’après coup, si un texte franchit une ligne.

Cette ligne, c’est la haine. Le droit punit les propos qui visent un groupe « à raison de » son origine ou sa religion. Provoquer à la haine, diffamer, injurier de la sorte coûte jusqu’à un an de prison et 45 000 euros 2. Mais citer une nationalité dans un compte rendu n’est aucun de ces actes. Ce n’est pas un délit.

D’où vient alors l’idée d’une règle ? Elle existe, mais ailleurs. C’est une règle de métier, pas une loi. Et elle est récente.

Le texte français de référence date de décembre 2024 3. Il ne force rien et ne punit rien. C’est un conseil, écrit par une instance qui réunit journalistes, patrons de presse et représentants du public 3. Son principe : une information sur l’identité ne se publie que si elle aide à comprendre les faits 3. Une phrase vise l’origine. « Un individu ne peut se réduire ni à sa nationalité ou à son origine supposée » 3.

Les vieilles chartes du métier, elles, n’en parlaient même pas. Celle des journalistes français, version de 2011, ne nomme ni l’origine, ni la race, ni la nationalité 4. Un seul texte fondateur le fait, et il est international. Une charte de 2019 demande de ne pas « nourrir la haine ou les préjugés » 5. Elle fixe un but, pas une procédure.

Une règle qui tranche dans les deux sens

Ce conseil n’interdit pas de mentionner l’origine. Il demande de vérifier qu’elle sert à comprendre. Les décisions rendues sur plainte le montrent. Et elles vont dans les deux sens.

En 2020, BFM TV coupe au montage les mots « de type africain » d’un témoignage. Des téléspectateurs y voient une censure. L’instance de déontologie leur donne tort. Ces mots « n’apporte[nt] aucun élément utile » à la compréhension, et les retirer n’est pas une censure 6.

L’inverse se juge aussi. En 2026, un lecteur reproche au Parisien d’avoir cité la religion d’un accusé, Témoin de Jéhovah. Là, ce grief-là est écarté. L’accusé et sa victime faisaient du porte-à-porte ensemble pour ce culte, et la religion a été débattue au procès 7. Elle était « indissociable des faits » 7. Donc légitime.

Ce qui est sanctionné, c’est l’origine plaquée pour rabaisser. Une chaîne d’info a présenté un avocat par sa famille « marocaine » et « modeste », au risque de laisser croire que sa réussite tenait du miracle. Manquement établi 8.

Les journalistes français ne sont pas d’accord entre eux

Sur un point, le métier reste divisé. La nationalité.

Le conseil de déontologie met la nationalité et l’origine dans le même sac. À ne donner que si c’est utile 3. Deux grandes rédactions font le contraire. L’Agence France-Presse écrit noir sur blanc qu’elle donne « la nationalité, l’âge et la profession » par défaut, et réserve l’origine au seul cas où elle est pertinente 9.

Ouest-France, boussole de dizaines de journaux, a tranché pareil en 2023. Sa charte interne appelle désormais la nationalité un « élément d’information d’état civil », « neutre » comme l’âge ou le sexe, à donner « d’emblée » 10. Avec une limite. Pas dans les titres, sauf lien direct, comme le terrorisme ou le crime organisé 10. En interne, un syndicat conteste ce virage 10.

Ce que montrent les comptages

Voilà pour les règles. Reste l’usage. Là, il faut compter. La France ne fournit pas de comptage direct. Les mesures viennent d’ailleurs.

En Belgique, la nationalité est citée 1,5 fois plus souvent dans un article sur un crime que dans les autres 1. Les nationalités les plus visibles, turque et marocaine, revenaient le plus 1. Le soupçon que la presse cite plus volontiers l’origine dès qu’il s’agit d’un crime n’est donc pas qu’une impression.

Mais l’Allemagne a fait une expérience qui renverse le tableau. Le pays suit depuis 1973 la même logique de métier. Ne pas donner l’origine d’un suspect, sauf intérêt public 11. En 2016, un quotidien décide au contraire de donner l’origine de tous les suspects, étrangers comme allemands 12. La part d’articles qui mentionnent une origine bondit. De près de 20 points le semestre suivant 12.

Pourquoi cette hausse ? « Essentiellement » parce qu’on nomme enfin l’origine allemande des suspects 12. Autrement dit, avant, c’était l’origine des nationaux qui passait sous silence. Nommer tout le monde a surtout ajouté des Allemands au décompte 12. Dans ce seul cas mesuré, le régime ordinaire ne gonflait pas l’origine étrangère. Il effaçait l’origine majoritaire.

Se taire n’est pas neutre non plus. Quand l’origine n’est pas donnée, les lecteurs ont tendance à imaginer un coupable issu d’une minorité 1. Nommer ou taire, les deux orientent.

Un dernier point sur ce qu’on mesure ici. Cet article parle des règles de mention, pas du taux de délinquance. Comparer les mentions aux chiffres pénaux serait fragile. Ces chiffres ne sont pas un étalon neutre. À profil comparable, un étranger a plus de risques qu’un Français d’écoper d’une peine de prison ferme, et pour plus longtemps 12. La statistique judiciaire porte déjà, en partie, le biais qu’on voudrait mesurer avec elle.

Reste le fait le plus solide de ce dossier, mesuré et daté. Quand un journal a décidé de tout nommer, l’origine qui a le plus grimpé dans ses colonnes n’était pas l’étrangère. C’était celle de ses propres nationaux, tue jusque-là 12.