À Marseille, un adolescent de quinze ans a été jugé pour un assassinat. La victime, Socayna, est morte chez elle, touchée par une balle perdue. En ville, les auteurs de règlements de comptes ont le plus souvent entre seize et vingt et un ans. Le trafic de drogue tue. Et il recrute des enfants.

Une menace lourde, et chiffrée

Le marché de la drogue n’a jamais été aussi gros. En 2024, les douanes et la police ont saisi 53,5 tonnes de cocaïne, plus du double de 2023 1. En dix ans, les saisies de cocaïne ont été multipliées par cinq 2. La cocaïne est même devenue le premier marché en valeur, devant le cannabis, autour de trois milliards d’euros par an 1. C’est un ordre de grandeur, la fourchette est large.

La violence suit. En 2024, les violences liées au trafic ont fait 110 morts et 341 blessés dans le pays 5. Le chiffre baisse sur un an, mais il reste supérieur d’un tiers à celui de 2021 1. Le trafic touche surtout la moitié sud, Marseille, Grenoble, Toulouse en tête 5. À Marseille et ses alentours, les règlements de comptes ont fait 24 morts en 2024, contre 49 l’année précédente 6. Le trafic s’installe partout : environ 3 000 points de deal sont recensés sur le territoire 2.

Des victimes n’ont rien à voir avec la drogue. Fayed, dix ans, tué à Nîmes. Socayna, à Marseille 2. La peur des habitants est réelle, et elle ne vient pas de nulle part.

Qui tient les réseaux

Le trafic est organisé sur deux étages. Le gros et le demi-gros sont aux mains de grands réseaux criminels 3. Le détail se fait par une multitude de petits canaux tenus par des usagers-revendeurs 3.

Au sommet, le tableau est mixte. On y trouve des groupes du crime organisé étranger, albanais et géorgien en particulier 3. C’est un fait, il se dit. Mais ce ne sont pas eux qui dominent le marché. Sur la cocaïne, ce sont des réseaux dits « de cité » qui ont pris le dessus depuis dix ans, au gros comme au détail 3. Ils sont installés dans les quartiers populaires des grandes villes françaises. Et une partie des têtes sont des Français partis piloter le commerce de gros depuis le sud de l’Espagne, où ils blanchissent l’argent 3.

Autrement dit, ni un trafic importé par des étrangers, ni un trafic « tout français ». Les deux versants existent, et le versant qui pèse le plus est français.

Des petites mains venues de partout

C’est en bas de la pyramide que le récit d’une main d’œuvre importée se défait le plus nettement. Les guetteurs et les vendeurs sont recrutés « de la France entière » 2. Des « jobbeurs » sont envoyés à des centaines de kilomètres de chez eux 2. Le procureur de Marseille parle de « narcotourisme », la ville vue comme un eldorado 2.

Et ils sont de plus en plus jeunes. Des mineurs de onze, douze, treize ans sont recrutés 2. À Marseille, la moitié de la délinquance des mineurs est liée au trafic 2. Sur les personnes écrouées au niveau national pour un assassinat ou une tentative liés au trafic, un quart avaient moins de vingt ans, seize étaient mineures 5.

Les étrangers en situation irrégulière et les mineurs isolés venus d’ailleurs existent, eux aussi, dans ce paysage. Mais les sources de référence les décrivent en bas de chaîne, comme une main d’œuvre exploitée : dettes fictives, séquestrations, violences, parfois traite d’êtres humains 2. Ils sont utilisés par le trafic, ils n’en sont ni la tête ni la cause.

Le trafic a besoin, chaque année, de bras neufs. Il va les chercher dans tout le pays, jusque dans des villes loin des grands ports. C’est ce qui le rend proche de chacun.

Ce que disent les profils

Les statistiques publiques dressent un portrait net des personnes mises en cause pour trafic. En 2024, elles étaient environ 52 300 4. L’âge médian est de vingt et un ans, plus des deux tiers ont moins de trente ans, un sur cinq est mineur 4. Neuf sur dix sont des hommes 4.

Et la grande majorité sont français. Les étrangers représentent 22 % des mis en cause pour trafic 4. Donc près de huit sur dix sont de nationalité française.

Cette part de 22 % dépasse le poids des étrangers dans la population, qui est de 8 %. Elle a doublé depuis 2016 4,7. Le fait est là, il ne s’efface pas. Mais il faut savoir ce qu’il mesure.

Un mis en cause n’est pas un condamné. C’est une personne que la police soupçonne, présumée innocente tant qu’un tribunal n’a pas tranché 4. Le trafic est aussi une infraction sans plainte. On n’en compte que ce que les services vont chercher. Le chiffre suit donc leur activité de contrôle autant que le terrain 4. « Étranger » ne veut pas dire « immigré » non plus. Un étranger peut être né en France, un immigré peut être français 7. Enfin, les jeunes hommes sont surreprésentés dans toute la délinquance, quelle que soit leur nationalité. Une fois l’âge et le sexe pris en compte, une étude conclut à l’absence d’effet de l’immigration sur la délinquance 7.

Une exception mérite d’être dite, sans la gonfler. C’est le crack. Parmi les mis en cause pour son trafic, 47 % sont étrangers, dont une large majorité d’une nationalité africaine 4. Mais l’effectif est minuscule : environ 900 personnes, moins de 2 % du trafic de stupéfiants, concentré à Paris 4. C’est un segment étroit, pas le portrait du narcotrafic. Et une nationalité déclarée n’est pas une origine.

Comment l’origine entre dans le débat

Les données ne relient pas le trafic à l’immigration. Le discours public, lui, le fait, par deux chemins.

Le premier consiste à nommer des groupes par leur origine pour illustrer le trafic. Devant le Sénat, en avril 2024, le ministre de l’Intérieur d’alors cite des Nigérians à Marseille pour la cocaïne et l’héroïne, des communautés albanaises à l’est, des Sénégalais et le crack à Paris 7.

Le second consiste à ranger le narcotrafic parmi les conséquences de l’immigration, sans chiffre à l’appui.

« Dès que j’ouvre un dossier, je suis confronté à l’échec de nos politiques migratoires et d’intégration, qu’il s’agisse du narcotrafic, de la délinquance du quotidien, de la défense de la laïcité ou de l’islamisme. »

Bruno Retailleau, ministre de l'Intérieur, novembre 2024

Ces propos viennent de ministres qui commentent leur propre domaine de sécurité et défendent leur bilan 8. Leur parole est un point de vue, pas une mesure. Face à eux, le rapport de référence sur l’organisation du trafic, celui du Sénat, ne fait pas ce lien entre narcotrafic et immigration 2. Les mêmes travaux décrivent des réseaux de cité français au sommet du marché de la cocaïne, et des recrues venues de toute la France 2,3.

Ce qui reste

Le trafic prospère, il tue, et il rajeunit ses recrues. Il pèse des milliards, il tient 3 000 points de vente, il envoie des enfants de treize ans tenir des guets à des centaines de kilomètres de chez eux. Chaque année, il lui faut du sang neuf. Il le trouve dans tout le pays.