Du canal Telegram à la rue
« Bloquons tout » est le cas d’école. Le mot d’ordre naît en ligne fin mai 2025 1. Il circule sur Telegram, TikTok, X, Facebook. Le collectif se dit « indépendant des partis et des syndicats » 1. Les modes d’action, eux, sont hérités des gilets jaunes : blocages de routes, de dépôts, de gares, de péages 1.
Point important : les syndicats n’ont pas lancé ce mouvement. Ils l’ont rejoint. La grande journée intersyndicale tombe le 18 septembre 2025, huit jours après l’appel décentralisé du 10 1.
La même mécanique se rejoue en 2026. Le 17 octobre, le label est repris contre la vie chère et le prix des carburants 1. La CGT, SUD et la Confédération paysanne répondent présent. La CFDT et la FSU, elles, visent plutôt le 5 novembre 1. Les organisations suivent le mouvement ou l’accompagnent. Elles ne le déclenchent plus.
Reste la question des chiffres. Le 10 septembre 2025, le ministère de l’Intérieur a compté 175 000 à 197 000 manifestants. La CGT, environ 250 000 1. Deux comptages, jamais le même, à poser côte à côte sans les additionner. En face, 80 000 policiers et gendarmes étaient mobilisés, avec hélicoptères, drones et engins lanceurs d’eau 1.
Moins de syndicats, pas moins de colère
Le recul syndical est réel, surtout dans le privé. En 2019, 10,3 % des salariés adhéraient à un syndicat 2. Ils étaient de l’ordre de 20 % au milieu des années 1970, près du double 19. Dans le privé, le taux tombe à 7,8 %. Chez les jeunes, à 2,7 % 2.
Un autre chiffre semble dire que la contestation faiblit. Les grèves en entreprise ont baissé de près des deux tiers en 2024, après un pic lié aux retraites en 2023 3. Mais ce chiffre ne mesure qu’une chose. Les arrêts de travail dans les entreprises privées de dix salariés ou plus, hors agriculture 3. Il ne voit ni les ronds-points, ni les lycées, ni les cortèges du samedi. La grève classique recule dans l’outil qui la mesure. La contestation, elle, s’est déplacée là où cet outil ne regarde pas.
La défiance, en revanche, atteint un plancher. Début 2026, 15 % des Français disaient faire confiance aux partis politiques, le plus bas de l’enquête 4. Les syndicats restaient à 37 % 4. Mais attention au contresens : 66 % des sondés voulaient que syndicats et associations soient davantage associés aux décisions 4. Se méfier de l’appareil politique n’est pas renoncer à la protection collective.
Rien de tout cela n’est sans précédent
Les médias parlent d’un désordre « sans précédent ». Le passé dit autre chose.
La grève déclarée, encadrée par les syndicats, n’a pas toujours existé. C’est une forme née avec l’usine et l’État moderne 5. Avant, on se révoltait autrement, au niveau local. Le cadre syndical n’est donc pas une règle de toujours que notre époque aurait brisée.
Le débordement des syndicats par la base est même un classique. En mai 1968, les centrales signent l’accord de Grenelle : hausse du salaire minimum de 35 %, hausse générale des salaires 6. La base ouvrière de Renault le rejette et poursuit la grève 6. Et quand les syndicats menaient le jeu, cela aboutissait parfois : en 2006, le contrat première embauche est passé en force, puis retiré sous la pression de la rue 7.
Les ressorts profonds sont anciens, eux aussi. La colère contre l’impôt traverse toute l’histoire du pays. Le sentiment d’être méprisé par les puissants aussi 8. Ce qui est neuf, c’est la façon de se coordonner : en ligne, à l’échelle nationale, en quelques heures, sans organisation pour tenir la barre 8.
« La France s’embrase » : le chiffre qu’on oublie de donner
Le mot a tourné en boucle à l’automne 2026 pour le mouvement lycéen. Il mérite d’être mesuré.
Au plus fort, le gouvernement a compté 356 établissements « concernés » 9. La France compte près de 3 700 lycées 10. Cela fait environ un lycée sur dix, et un sur sept si l’on ne regarde que le public 9,10. Un mouvement large, intense par endroits, mais minoritaire dans le pays. Le mot « national » efface ce rapport.
Le vocabulaire glisse ensuite. On part de « 356 établissements concernés ». Les mots deviennent « perturbés », « bloqués », puis « partout en France » 9. L’effet de masse grossit, et le dénominateur disparaît. Sur la télévision publique, en quatre jours de journaux, un chronométrage d’une association de critique des médias relève 19 minutes 26 sur les violences, contre 1 minute 56 sur les revendications des lycéens 11.
Les violences existent, et il faut le dire net. À Belfort, un policier a été frappé et a perdu connaissance. Cinq lycéens ont été mis en examen, présumés innocents 12. Des tirs de mortiers d’artifice ont visé les forces de l’ordre à plusieurs endroits.
Un chiffre circule aussi sur un « retour de la violence » : 5 % de manifestations violentes dans les années 1980, plus de 43 % chez les gilets jaunes. Il vient d’un institut partie prenante du débat sur l’ordre public 13. Il est frappant. Mais personne ne dit ce qu’est une « manifestation violente ». Ni qui a compté, ni si la riposte policière entre dans le total 13. Un chiffre sans sa définition n’est pas une mesure. C’est un argument.
Ce qui a changé, c’est la réponse
Le vrai basculement est du côté de l’État. Il tient au maintien de l’ordre et à ses blessés.
Lens, 5 octobre 2026. Un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée par une grenade 14. Les circonstances sont contestées : selon le parquet, la grenade a atterri au sol et un manifestant s’en est emparé 21, la famille le conteste 23. Aucune vidéo de l’explosion 21,22, et la victime n’avait pas été entendue cinq jours après 23. Ce qui a précédé le tir reste une question ouverte, pas une conclusion.
Il n’est pas seul. À Saint-Ouen-l’Aumône, un collégien de 14 ans a eu la mâchoire fracturée. Le policier qui a tiré a été mis en examen, présumé innocent 15. À Tours, un lycéen de 16 ans a perdu un œil, et sa famille a porté plainte 16. Déjà pendant les gilets jaunes, des recensements non officiels dénombraient 26 personnes éborgnées, 5 mains arrachées et 2 morts 18.
Au centre de tout cela, des enfants. Sur 6 877 gardes à vue du mouvement lycéen, 86 % concernaient des mineurs 17. Présumés innocents. Le droit français fait passer l’éducatif avant la sanction pour un mineur. La Constitution l’impose 20.
Reste un dernier fait. Les blessés des forces de l’ordre sont comptés et publiés en continu. Les manifestants mutilés, eux, n’ont aucun décompte public, officiel et consolidé, ni aucun relevé par arme 18. Les chiffres connus, mains arrachées, yeux perdus, viennent de recensements de presse et d’associations, pas de l’État 18. Cette absence ne prouve aucun chiffre caché. Elle montre qu’un côté se compte et se publie, et pas l’autre.
Au départ, pourtant, il y avait autre chose. Le mouvement lycéen est né d’un manque d’enseignants et de personnels. La relance du 17 octobre, de la vie chère et du prix des carburants. Ce point de départ concret a disparu derrière le récit du désordre.
