Des morts, des enfants parmi eux
La violence liée au trafic de drogue tue en France. En 2023, le ministère de l’Intérieur a compté 139 morts et 413 blessés. En 2024, 110 morts et 341 blessés 2.
Des personnes sans lien avec le trafic meurent aussi. Devant le Sénat, le procureur de Marseille a cité Fayed, 10 ans, tué à Nîmes. Et Socayna, tuée à Marseille par une balle perdue de kalachnikov 1,3. Le 13 novembre 2025, Mehdi Kessaci, 20 ans, est tué à Marseille. Il était étranger au trafic. Onze suspects sont mis en examen au 8 juillet 2026. Le mobile n’est pas établi officiellement 4.
Le 14 mai 2024, dans l’Eure, le convoi d’un détenu, Mohamed Amra, est attaqué. Deux agents pénitentiaires sont tués, trois autres blessés. Des micros posés dans sa cellule avaient montré qu’il poursuivait son trafic, selon l’Inspection générale de la justice 5.
En 2024, 176 personnes ont été écrouées pour un assassinat ou une tentative liés au trafic. Un quart avaient moins de 20 ans, dont 16 mineurs 2. Le procureur de Marseille évoque des jeunes tenus par des dettes fictives, torturés ou séquestrés, et des cas de traite d’êtres humains 3.
En 2024, 53,5 tonnes de cocaïne ont été saisies en France. C’est plus du double de 2023, un niveau jamais atteint jusque-là. Depuis 2020, plus de 20 tonnes sont saisies chaque année. L’observatoire des drogues l’explique par la hausse de la production et par la géographie. La France est un lieu de passage entre l’Espagne et les Pays-Bas. Ses outre-mer sont proches des zones de production 7.
Le lien avec l’Amérique latine existe aussi. Aux Pays-Bas et en Belgique, le Sénat relève des procédés des cartels sud-américains et mexicains « jusqu’ici inconnus en Europe » 6. Devant la commission, un avocat cite l’état de la menace de l’office antistupéfiants, tel que la presse l’a rapporté. Au niveau maximal figurent des groupes colombiens, mexicains, italiens, albanais et néerlandais. Aucun groupe français n’y figure 1. Fin mai 2024, franceinfo révèle une note confidentielle de la police judiciaire. Elle relève « de fortes similitudes » entre les profils d’une nouvelle génération de criminels et les sicarios, les tueurs à gages des cartels 9.
Un mot venu du Mexique, qui a changé d’objet en route
Au Mexique, dans les années 1920, « mexicanisation » voulait dire nationalisation. Le sens criminel n’arrive que dans les années 2010, à la place de « colombianisation » 8.
En France, la comparaison avec le Mexique devient visible à Marseille en 2021, dans la bouche de policiers. Un quotidien titre alors sur une « dérive à la mexicaine » 8. Aucune source n’établit le tout premier emploi français.
Devant le Sénat, en mars 2024, le procureur de Marseille emploie le mot une seule fois. Son sens est étroit : « une poursuite des affrontements entre bandes criminelles dans les établissements pénitentiaires » 1.
Le 1er novembre 2024, le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, l’étend au pays. « Soit il y a une mobilisation générale […], soit il y a la “mexicanisation” du pays » 9. Le même jour, après une fusillade à Poitiers, il parle d’une rixe de « plusieurs centaines de personnes ». Selon la police et le parquet, cités par l’AFP, les échauffourées n’ont concerné que quelques dizaines de personnes 10.
Le 25 octobre 2026, à Orléans, Marine Le Pen lance sa campagne présidentielle. Elle ne laissera pas la France « tomber dans la mexicanisation avec des cartels », dit-elle 11. Selon la presse mexicaine, elle promet de traiter ces organisations comme des terroristes 12. Le texte complet du discours n’a pas été trouvé.
Ce que comptent les services de l’État
Aucune source consultée ne publie la règle qui rattache un homicide au trafic. Et le ministère qui compte ces morts communique aussi sur son propre bilan 2.
À Marseille et alentours, le parquet compte 49 « narchomicides » en 2023, puis 24 en 2024 3. Puis 16 en 2025, et 5 du 1er janvier au 16 octobre 2026, un niveau « jamais vu » selon le procureur 13. Cette catégorie, créée par ce parquet en 2023, compte aussi des personnes tuées parce qu’elles se trouvaient sur un point de deal 14.
Le parquet explique la baisse par l’action de la police et de la justice, et par la position quasi hégémonique d’un seul réseau, la DZ Mafia. Cette position n’est pas absolue, nuance le procureur selon l’AFP 13. Ce sont ses explications, pas une mesure.
La baisse marseillaise ne prouve pas une baisse partout. Ce journal n’a trouvé aucun bilan national des morts liés au trafic après 2024.
Tous homicides confondus, le ministère en a enregistré 982 en 2025, 1 % de plus qu’en 2024 15. Le taux est passé d’environ 3 pour 100 000 habitants en 1993 à 1,4 en 2022. Il a été divisé par deux. Il est à peu près stable depuis 2010, avec une légère remontée récente 16.
La France a déjà connu pire. En 1983, la police a compté 184 victimes de règlements de comptes, le pic des cinquante dernières années. Il y en a eu 85 en 2023 8. Ce décompte ne se compare pas à celui des morts liés au trafic.
Ce que le mot désigne au Mexique, critère par critère
Les homicides. L’institut statistique du Mexique a compté 33 550 homicides en 2024, et 27 989 en 2025, chiffre provisoire 17. Sept sur dix par arme à feu. Depuis 2022, le taux mexicain va de 21 à 26 pour 100 000 habitants. C’est environ quinze à vingt fois le taux français. Ce calcul est de ce journal. Les deux pays ne comptent pas de la même façon. Seul l’ordre de grandeur est fiable 17,16.
Le chiffre de « 40 000 morts par an » au Mexique, publié en 2024 par la presse des maires, ne cite aucune source 21. Il dépasse le total officiel. L’institut mexicain, lui, ne dit pas quelle part des homicides relève des cartels 17.
Les disparus. Le registre officiel mexicain compte plus de 120 000 disparus non retrouvés au 30 juin 2026 18.
Le territoire. En 2021, des organisations criminelles étaient présentes dans près de 30 % des 2 500 communes du Mexique 8. La note de l’observatoire juge la France « bien loin d’atteindre ces niveaux » 8.
L’État, les élus, la presse. Au Mexique, l’ancien chef de la Sécurité publique a été condamné en 2024 à 38 ans de prison pour complicité avec le cartel de Sinaloa 8.
Pendant la campagne de 2024, 37 candidats ou aspirants ont été tués, selon un cabinet privé de conseil en sécurité 19. En 2025, sept journalistes ont été tués, en possible lien avec leur travail, selon une ONG de défense de la presse 20. En France, selon le Sénat, les faits de corruption, « bien que sous-estimés, demeurent limités, alors même que le risque est très élevé » 6.
La procureure de Paris disait en 2024, sur le narco-État : « nous n’en sommes pas là ». Le rapporteur de la commission du Sénat, de son côté : « On n’est pas encore un narco-Etat, mais si on laisse faire, on le deviendra » 9.
Ce qui se surveille, et vers qui se tourner
Le dernier bilan national des morts liés au trafic porte sur 2024 2. Depuis janvier 2026, un parquet national anticriminalité organisée est installé pour combattre les trafics 4.
Un riverain d’un point de deal peut signaler un trafic sur masecurite.interieur.gouv.fr, ou appeler le 17 en urgence. Ce journal n’a pas pu le vérifier sur la page officielle, bloquée.
Une victime de violence, ou un proche, peut appeler le 116 006, gratuit et anonyme, de 9 h à 20 h tous les jours. Chaque tribunal a un bureau d’aide aux victimes 22. Un consommateur, ou sa famille, peut s’adresser à un centre spécialisé en addictions, gratuit et confidentiel, dans chaque département 23. Pour un parent dont l’enfant est recruté par un réseau, ce journal n’a trouvé aucun dispositif dédié.
Devant la commission d’enquête du Sénat, en mars 2024, le mot visait des bandes qui s’affrontent en prison. En France, le taux d’homicide a été divisé par deux depuis 1993. Il reste environ quinze à vingt fois plus bas qu’au Mexique 16,17.
