Madrid, samedi 24 octobre 2026. Au congrès européen des cancérologues, une équipe présente les résultats d’un essai mené sur 1 137 personnes opérées d’un mélanome. Toutes ont reçu le traitement habituel. Les deux tiers ont reçu en plus un vaccin fabriqué pour elles seules, à partir de leur propre tumeur. Deux ans plus tard, 82 sur 100 n’ont pas rechuté dans ce groupe. Elles sont 70 sur 100 dans l’autre 1.

Un vaccin pour une seule personne

Le mot « vaccin » trompe un peu. Ce produit ne protège pas les gens en bonne santé. Il s’adresse à des personnes déjà malades, et déjà opérées 1.

Le principe tient en trois gestes. On analyse la tumeur retirée au patient. Un programme y repère jusqu’à 34 protéines anormales, propres à ce cancer-là. On fabrique ensuite un ARN messager qui porte ces 34 cibles, pour ce seul patient 1. Le but : apprendre aux défenses du corps à reconnaître les cellules cancéreuses qui auraient survécu à l’opération.

Le co-président scientifique du congrès, extérieur à l’essai, a tenu à le préciser.

« C’est très différent de vacciner des personnes sans cancer pour réduire leur risque d’en développer un plus tard. »

Co-président scientifique du congrès ESMO 2026, extérieur à l'essai (traduit de l'anglais)

Le vaccin ne remplace rien. Il s’ajoute au pembrolizumab, un médicament qui relance les défenses du corps contre le cancer et qui est déjà donné après l’opération 1. Les patients ont reçu jusqu’à 9 doses de vaccin, une toutes les trois semaines, avec un an de pembrolizumab 3.

Le produit est développé par deux laboratoires, Moderna et Merck. Ce sont eux qui ont financé et conduit l’essai 9,14.

La rechute, le vrai adversaire

Le mélanome est un cancer de la peau. Le danger, c’est qu’il revienne. Cet essai a inclus des patients dont la tumeur avait été entièrement retirée, mais avec un risque élevé de rechute 14.

Le traitement actuel aide, sans suffire. Au stade III, après l’opération et sous pembrolizumab, la moitié seulement des patients reste sans rechute au bout de sept ans. Sans lui, ils ne sont que 36 sur 100 4.

Les médecins ont donc cherché à frapper plus fort. Trois grands essais ont ajouté un second médicament du même type. Aucun n’a fait mieux que l’immunothérapie seule. L’un a même été arrêté faute de résultat 5,6,7. Le vaccin arrive après ces trois échecs.

Ce que montre le grand essai

L’essai porte un nom de code, INTerpath-001. Il a été mené dans plusieurs pays, dont la France. Onze hôpitaux français y participent, de l’hôpital Saint-Louis, à Paris, jusqu’au CHU de Nice, en passant par Lyon, Marseille, Bordeaux, Lille et Rennes 14.

Les patients ont été tirés au sort. Un groupe a reçu le vaccin, l’autre une injection sans effet, un placebo. Ni les patients ni les médecins ne savaient qui recevait quoi 1,14.

Le résultat principal porte sur la rechute. Avec le vaccin, le risque de rechute ou de décès baisse de 42 % 1,2. À deux ans, cela fait 12 patients sans rechute de plus sur 100, selon le calcul du journal à partir des chiffres de l’essai 1.

Le vaccin freine aussi les métastases, ces cancers qui repartent loin de la tumeur d’origine. Le risque baisse de 38 %. À deux ans, 89 patients sur 100 n’en ont pas, contre 80 sans le vaccin 1,3.

Un détail intrigue. Pendant les six premiers mois, les deux groupes ne se distinguent pas. L’écart apparaît ensuite, et il est net 2,3. Aucune des sources consultées n’en donne l’explication.

Ce résultat confirme un premier signal. Un essai plus petit, sur 157 patients, avait déjà vu une baisse des rechutes, toujours présente après cinq ans selon les fabricants. Mais les patients y savaient s’ils recevaient le vaccin 8.

Ce qui reste à prouver

Le vaccin retarde la rechute. Il n’a pas encore montré qu’il prolonge la vie. Sur la survie, l’écart entre les deux groupes reste trop incertain pour conclure. Les données sont jugées trop jeunes 1,2. Le traitement actuel est dans le même cas : il est recommandé après l’opération sans preuve mûre d’un gain de survie face au placebo 12.

Plusieurs réserves accompagnent le chiffre.

  • Un résultat d’étape. Il s’agit d’une analyse intermédiaire, après environ deux ans de suivi 1. L’article scientifique complet est accepté par une grande revue médicale, mais pas encore paru 2.
  • Qui a mesuré. Toutes les données d’efficacité, petit essai compris, viennent d’essais financés et conduits par les deux laboratoires 9,14. Aucun essai indépendant n’existe à ce jour.
  • Le chiffre de référence. Les laboratoires mettent aussi en avant une baisse de 49 %. Elle ne compte que les patients qui ont reçu au moins une dose 3. Le résultat principal, sur tous les patients tirés au sort, reste 42 %.
  • Tout le monde n’y a pas accès. Sur 1 749 patients présélectionnés, 302 ont été écartés, faute d’un morceau de tumeur utilisable pour fabriquer le vaccin 2. C’est 17 patients sur 100.
  • Une autre piste existe. Donner l’immunothérapie avant l’opération, et non après, a aussi donné de forts résultats chez les patients opérables 11. Le vaccin n’a jamais été comparé à cette stratégie.
  • Le prix. Aucune source ne le chiffre. Une spécialiste du mélanome à Barcelone parle d’une fabrication « complexe et sans doute coûteuse ». Une chercheuse du centre national de recherche sur le cancer, à Madrid, rappelle qu’il s’agit « littéralement d’un vaccin sur mesure » 9.

En bourse, l’action Moderna a perdu 21 % le 22 octobre, après la fuite des chiffres en ligne. Les analystes espéraient mieux. Une banque juge l’effet « important pour les malades ». Une autre s’interroge sur sa place face au traitement donné avant l’opération, aux résultats proches et sans doute bien moins cher, selon elle 10. La chercheuse madrilène attendait un effet plus marqué sur les métastases 9.

Fièvre et bras douloureux

Le vaccin se sent. La fièvre touche 52 patients sur 100 avec lui, contre 8 sur 100 avec le placebo. La douleur au point d’injection, 51 contre 10 sur 100 2. Ces effets sont en général légers et passagers, selon l’équipe de l’essai 1. Un écart aussi visible pourrait laisser deviner qui reçoit quoi. Aucune des sources consultées n’aborde cette question.

Les effets graves, toutes causes confondues, restent proches dans les deux groupes : 24 patients sur 100 avec le vaccin, 20 sur 100 sans lui 1,2. Un peu plus de patients ont arrêté le traitement à cause des effets indésirables, 14 sur 100 contre 9 2. Deux patients sont morts d’effets du traitement. L’équipe de l’essai attribue les deux décès au pembrolizumab, aucun au vaccin 2.

Et en France, aujourd’hui

Le vaccin n’est autorisé ni en Europe ni aux États-Unis. Aucune demande d’autorisation n’a été annoncée. Les laboratoires disent seulement discuter avec les autorités 3. Une autorisation aux États-Unis en 2027 reste une projection d’analystes financiers 10.

La suite a son calendrier. D’abord la parution de l’article complet, puis une éventuelle demande auprès de l’agence européenne du médicament, puis l’avis de la Haute Autorité de santé s’il arrive en France. Les chiffres de survie viendront plus tard : la fin du suivi principal est estimée par le promoteur à octobre 2029 14.

Aucun accès au vaccin hors essai n’a été trouvé. Le grand essai ne recrute plus 14. Le seul essai du vaccin ouvert en France dans le mélanome, à Nice, à l’hôpital Saint-Louis et à Gustave Roussy, vise des mélanomes qu’on ne peut pas opérer 15. Entrer dans un essai se fait sur proposition du médecin. Le patient peut refuser ou en sortir sans perdre ses soins 16.

Le traitement actuel, lui, est disponible. En décembre 2022, la Haute Autorité de santé s’est prononcée pour le remboursement du pembrolizumab après l’opération d’un mélanome de stade IIB, IIC ou III. Il est donné à l’hôpital, prescrit par un cancérologue 13. Au stade III, quand la tumeur porte une mutation précise du gène BRAF, un traitement ciblé est l’autre option recommandée. Les recommandations européennes demandent de commencer dans les 12 semaines qui suivent l’opération 12. Au stade III opérable, elles recommandent aussi l’immunothérapie avant l’opération, sans autorisation européenne à la date du texte 12.

Le suivi après traitement dure toute la vie, avec des consultations régulières. Une tache suspecte sur la peau ou un ganglion qui grossit justifie de consulter sans attendre le rendez-vous 17.

Le résultat de Madrid reste une étape. Chez des opérés à haut risque, à deux ans, 82 sur 100 sont sans rechute avec le vaccin, 70 sans lui 1.