Deux jeunes hommes sur trois connaissent au moins un influenceur masculiniste. Un sur trois en regarde. Ces comptes vendent une histoire simple : si les hommes vont mal, c’est la faute des femmes et du féminisme. La souffrance qu’ils exploitent est réelle. Le coupable qu’ils désignent ne l’est pas. Et leurs effets sur ceux qui les suivent restent, à ce jour, non démontrés.

Un mot, une nébuleuse

La « manosphère » n’est pas une organisation. Pas un parti, pas un mouvement unifié. C’est un mot parapluie. Il désigne un ensemble de communautés en ligne, reliées entre elles, hostiles au féminisme 1. Le terme apparaît en 2009, se répand en 2013.

Ces communautés se recoupent et se disputent. On y trouve les « droits des hommes », qui jugent la société tournée contre les hommes. Les « MGTOW », qui prônent le retrait de toute relation avec les femmes. Les « pick-up artists », qui vendent des techniques de séduction. Et les « incels », des célibataires qui vivent leur abstinence comme une injustice. Leur misogynie va, sur certains forums, jusqu’à un discours favorable au viol 2.

Un fil relie ce petit monde : la « pilule rouge ». L’image vient du film Matrix. La prendre, ce serait s’éveiller à une prétendue vérité cachée, celle d’un féminisme qui tromperait les hommes. Tout le vocabulaire qui va avec, des surnoms méprisants pour les femmes, des théories bricolées sur la « nature » des sexes, est un discours d’acteurs, pas un fait établi 1,2.

Ce que les jeunes connaissent, en chiffres

En France, la mesure la plus solide vient d’un sondage mené fin 2025 auprès de 1 528 hommes 3. Chez les 16-34 ans, 66 % connaissent au moins un de ces influenceurs. 37 % en consultent. 19 % régulièrement. La figure la plus connue n’est pas américaine. C’est un influenceur francophone, Alex Hitchens, cité par 51 % des jeunes hommes. Andrew Tate, lui, est connu de 36 % des 16-34 ans.

Chez les adolescents britanniques, l’exposition est encore plus forte. 79 % des garçons de 16-17 ans ont déjà vu du contenu d’Andrew Tate 4. C’est plus que la part qui connaît le Premier ministre. Et l’écart entre les sexes est brutal. 52 % de ces garçons en ont une opinion positive, contre 1 % des filles du même âge.

Ce fossé se retrouve à l’échelle d’une génération. Chez les moins de 30 ans, l’écart d’adhésion au féminisme entre hommes et femmes est le plus large jamais mesuré, plus large que chez leurs aînés 5.

Un point de méthode, décisif. Ces chiffres sont déclaratifs. Ils mesurent une exposition, pas une adhésion. Connaître un compte, ce n’est pas le suivre. Le suivre, ce n’est pas approuver ses thèses. Confondre les trois gonfle le phénomène.

Une souffrance réelle, un coupable inventé

Le discours masculiniste part d’un socle vrai. Les hommes se suicident environ trois fois plus que les femmes 6. L’isolement, la dépression des jeunes hommes, le sentiment d’être de trop, tout cela existe et se mesure. Nier cette souffrance serait malhonnête, et personne ne devrait le faire.

Le tour de passe-passe est ailleurs. Il est dans la cause désignée. Le récit masculiniste prend ces douleurs réelles et les impute aux femmes, au féminisme, à une société qui aurait basculé contre les hommes. Les chiffres disent autre chose. La surmortalité par suicide tient d’abord aux difficultés économiques et à l’isolement social, pas à des causes familiales 6.

L’exemple de la garde des enfants est net. Le récit veut une justice qui arracherait les enfants aux pères. Les données du ministère de la Justice disent l’inverse.

Quand un père demande la résidence de l’enfant, il l’obtient dans la très grande majorité des cas 6. S’il l’obtient moins souvent que la mère, c’est d’abord parce qu’il la demande moins souvent. Le chiffre est réel. L’histoire qu’on en tire est fausse.

Comment ça circule

Trois moteurs, à ne pas confondre.

Le premier est l’algorithme. Des chercheurs ont créé de faux comptes d’adolescents et regardé ce que TikTok leur poussait. En cinq jours, la part de contenu misogyne dans les recommandations est passée de 13 % à 56 % 7. La portée exacte compte. Cela mesure ce que la plateforme pousse vers un profil type, pas ce qu’un vrai adolescent regarde, ni l’effet que ça produit sur lui.

Le deuxième est l’influenceur. Quelques figures captent l’audience et la transforment en argent. Andrew Tate est la plus visible. Il est poursuivi en Roumanie pour viol, traite d’êtres humains et constitution d’un groupe criminel organisé. Il nie tout et n’a jamais été condamné 8. Selon une ONG spécialisée, plus de cent comptes relayaient ses vidéos fin 2022, pour 250 millions de vues cumulées 9. Ses clips étaient repostés contre commission par les membres de son académie payante.

Le troisième est la porosité avec l’extrême droite. Des recherches décrivent un chevauchement entre les audiences des deux mondes 2. Un chevauchement, pas une équation. Ces milieux restent distincts, et l’un ne se réduit pas à l’autre.

Ce que les données prouvent, et ce qu’elles ne prouvent pas

Ici, la rigueur commande de scruter les deux versants avec la même exigence.

Ce qui est établi, ce sont des associations. Le milieu incel va avec une santé mentale très dégradée. Un incel sur cinq déclare des pensées suicidaires quotidiennes 10. Mais le sens de la flèche est indéterminé. La souffrance peut précéder l’engagement autant que le suivre. Une association n’est pas une cause.

Dans les écoles, des enseignants s’alarment. Une étude auprès d’enseignants britanniques trouve 76 % d’entre eux « extrêmement préoccupés » par la misogynie en ligne dans le secondaire 11. Certains rapportent des propos crus dans la bouche d’élèves.

« Ce ne serait pas un viol si personne ne l’apprenait. »

Ces mots, des enseignants disent les avoir entendus d’élèves 11. Mais les auteurs de l’étude posent eux-mêmes la limite. Ce sont des perceptions d’adultes, pas un effet mesuré sur les élèves, et un comportement sexiste peut venir de bien d’autres influences.

La violence de masse, elle, n’est pas au rendez-vous des données. Des attaques ont été commises par des hommes se disant incels : sept morts en Californie en 2014, dix à Toronto en 2018 2. Au total, une soixantaine de morts sont associés à cette mouvance 10. Ce sont des individus isolés, exceptionnels au regard de la taille du milieu. Et le décompte lui-même est contesté, certaines listes incluant des cas antérieurs au mouvement 10.

Le mot « terrorisme » est d’ailleurs disputé, y compris par les autorités elles-mêmes. La tuerie de Plymouth, en 2021, a fait cinq morts. Les autorités antiterroristes britanniques ont choisi de ne pas la traiter comme un acte terroriste 12. L’enquête a surtout pointé de graves ratés dans la délivrance du permis d’armes du tireur. Dans les signalements pour radicalisation au Royaume-Uni, les incels pèsent 1,2 % 10. D’autres analystes plaident l’inverse. Le débat n’est pas tranché.

Le résultat le plus solide tient en une phrase. Les données montrent des associations réelles et une violence rare, elles n’établissent aucun effet causal de masse. Dans les parcours individuels étudiés, la santé mentale et l’idéologie pèsent plus de deux fois plus que le fait de fréquenter ces réseaux 10.

En France, le sujet entre dans le débat

Le phénomène est récent dans l’espace public français. Le mot s’installe dans le débat au début des années 2010 13. Sur les chaînes d’info en continu, « masculinisme » passe de 10 mentions en 2019 à 99 en 2024 13.

Les institutions s’en emparent. En janvier 2026, une première instance publique dédiée décrit le masculinisme comme un système idéologique structuré, et non un empilement de figures isolées 6. Un colloque du Sénat, deux mois plus tôt, pose le même diagnostic 14. Ces mêmes institutions parlent de « menace » et de « sécurité nationale ». Ce cadrage est le leur, celui d’acteurs engagés sur leur mandat. Il se rapporte comme une position, pas comme un fait neutre. Elles avancent aussi un lien avec l’extrême droite. C’est une lecture à attribuer, et un recoupement d’audiences n’a jamais fait une équation.

La justice, elle, a franchi un cap. À l’été 2025, le parquet national antiterroriste a été saisi pour la première fois d’une affaire de masculinisme revendiqué 6. En cause, l’interpellation près d’un lycée d’un homme de 18 ans, porteur de deux couteaux.

Reste l’essentiel, que les chiffres dessinent en creux. L’exposition est massive, la souffrance des jeunes hommes est réelle, le coupable qu’on leur vend est faux, et l’effet de tout cela sur eux n’est pas démontré. En France, le travail ne fait que commencer.