Sur l’écran, un serpent glisse le long du Rio Grande. Il a le visage de Tom Homan, le « tsar des frontières » de Donald Trump. Sa proie : des migrants « de différentes couleurs de peau ». Le jeu s’appelle « Rio Run ». Il est en ligne depuis le 4 septembre 2026, sur un site officiel de la Maison-Blanche 1.

Trois jeux, un même geste

Le site propose trois jeux d’arcade. « Rio Run » reprend Snake. « Build the Wall » copie Tetris. Le joueur doit « protéger la frontière de la horde qui arrive » 1. Le mot « horde » est celui du jeu. Un troisième jeu fait ramasser des filets pour remplir des « comptes Trump », des placements dotés de 1 000 dollars pour les naissances récentes 1.

Une vidéo complète l’ensemble. Elle affiche un logo « MAGA » calqué sur celui du fabricant de jeux Sega. Sa légende : « On ne peut plus s’arrêter de gagner. Construis le mur. Expulse. Remplis un compte Trump. » 1

La Maison-Blanche a une explication. Son administration oppose « une culture du plaisir et de la victoire » à « la sombre vision socialiste des démocrates » 1. C’est sa propre description. Elle est partie prenante de ce qu’elle décrit.

Ce n’est pas un premier essai

Le procédé est ancien et répété. Le 19 février 2025, les comptes officiels de la Maison-Blanche diffusent une vidéo présentée comme « ASMR ». On y voit des expulsés enchaînés, embarqués sur un vol. Les bruits de chaînes y sont mis en avant comme une sensation agréable 5.

Sept mois plus tard, une autre vidéo. Le département de la Sécurité intérieure montre des arrestations « parfois violentes ». Il les entrecoupe d’extraits du dessin animé Pokémon 2. Slogan : « Attrapez-les tous. » En quelques heures, elle réunit près de 7 millions de vues 2.

D’autres reprises suivent. Une image façon Studio Ghibli figurant une expulsion. Des alligators coiffés de casquettes de la police de l’immigration. Une image d’E.T. légendée « Rentre chez toi » 3,4. Chaque fois un objet ludique. Chaque fois l’expulsion.

Des visages, des personnes non jugées

La vidéo Pokémon se termine sur de fausses cartes à collectionner. Elles portent le visage, non flouté, de personnes interpellées. À côté figure la liste des charges qui leur sont reprochées 2.

Ces charges sont des accusations de l’administration. Ce ne sont pas des faits jugés. Les personnes montrées sont mises en cause, pas condamnées. Leur visage est pourtant exposé à des millions de gens.

Le média qui a décrit la vidéo le note sans détour. Les migrants y sont « explicitement comparés à des créatures à capturer » 2.

Ceux dont on a pris le nom ont refusé

Les propriétaires des univers détournés n’ont pas suivi. The Pokémon Company déclare n’avoir « pas été impliquée » et n’avoir donné « aucune autorisation ». Sa mission, ajoute l’entreprise, n’est « affiliée à aucun agenda politique ». Elle n’a toutefois annoncé aucune action en justice 3.

Des artistes dont la musique a servi ont protesté. L’une parle de « propagande raciste et haineuse ». Une autre, de contenu « ignoble et écœurant » 3. Même des personnes qui auraient pu profiter de l’exposition l’ont rejetée.

L’administration, elle, persiste. Face au reproche, un porte-parole a repris les paroles de la chanson employée dans la vidéo.

« Les arrêter est notre vrai test. Les expulser est notre cause. » 3

Ce qu’un jeu signé par un État installe

Reste la question de l’effet. Des spécialistes de l’extrémisme et de la persuasion ont examiné ces objets. Leur lecture converge sur un mot : la normalisation. Le format court, image et musique, touche l’émotion là où les chiffres ne portent pas 4. Et il vise un public précis, les jeunes hommes 4.

La prudence s’impose pourtant dans les deux sens. La recherche interdit un raccourci. Un discours qui rabaisse « prépare le terrain » de la violence, mais il ne la produit pas à lui seul 6. Son effet dépend d’un terrain déjà présent. Au Rwanda, la radio qui appelait au meurtre n’explique qu’environ 10 % des passages à l’acte 6. Le reste tient à d’autres causes.

Dire que ces jeux « fabriquent » la violence serait donc faux. Le fait établi est plus simple, et il suffit. Un compte anonyme qui poste ces images, c’est un internaute. Un État qui les signe, c’est une autorisation. Il abaisse le seuil de ce qui peut se dire, se partager, et passer pour normal.

Sur le terrain, des associations le résument à leur manière.

« Cela présente le sujet comme s’il s’agissait d’un jeu, alors que ça n’en est pas un. »

Adriana Jasso, association AMIGOS (San Diego)

Reste un fait, daté et signé. Un État a mis des visages de personnes non jugées sur des cartes à collectionner. Et il a appelé ça un jeu 1,2.