Samedi 17 octobre 2026, Limoges manifeste contre la vie chère. Vers 18 heures, en marge du cortège, des individus cagoulés entrent dans l’hôtel de ville avec un objet enflammé 2. Treize policiers municipaux sont à l’intérieur 3. Le toit s’effondre en partie, deux tiers de la façade disparaissent 1. Cinq jours plus tard, dans un journal allemand, le maire compare cet incendie à celui du Reichstag, le Parlement allemand, en février 1933 10.

Un feu mis à la main, treize policiers à l’intérieur

Des vidéos de la presse locale montrent l’attaque, selon l’AFP : vitres brisées, porte enfoncée, feu mis à l’intérieur 7. Pour le préfet, les assaillants ont « ostensiblement mis le feu ». Ils savaient, dit-il, que des personnes étaient dedans 2. Aucun rapport d’expertise publié ne dit encore d’où le feu est parti.

L’enquête vise une dégradation en bande organisée « par un moyen dangereux pour les personnes », et des menaces de mort sur des agents 6,7. Pour le premier suspect, elle vise aussi une tentative de meurtre sur des policiers 3. La partie de 1883 est « quasi 100 % détruite » à l’intérieur, selon les autorités 8.

Le soir même, le maire Guillaume Guérin réagit.

« C’est un monument qui brûle, mais ce n’est pas la République. » 1

Le lendemain, il désigne un coupable : « L’ultra-gauche a signé son crime. » Il parle d’un « noyau dur très entraîné » 2. Aucun élément public ne vient à l’appui. Ce jour-là, dix-sept personnes ont été placées en garde à vue, pour des faits non précisés 2. Aucune n’est encore mise en cause nommément pour l’incendie.

Le 19 octobre, il ajoute : « l’État est responsable en partie » 5. Il lui reproche le manque de policiers. L’État n’a publié aucun chiffre sur les effectifs engagés ce soir-là.

Dès le soir du 17, le gouvernement parle des violences de la journée, dans tout le pays. Il les attribue à « l’ultragauche » et à La France insoumise 28. Le 19, le ministre de la Justice parle des « factieux d’ultragauche » 6. Selon Mediapart, un commissaire du renseignement, un préfet et un syndicaliste policier contestent ce cadrage, sous anonymat. Le commissaire décrit une consigne : écrire que La France insoumise est derrière le mouvement. Le ministère de l’Intérieur dément 28.

Deux suspects, aucun jugement

Le 20 octobre, le RAID interpelle un homme de 34 ans à Val d’Issoire, en Haute-Vienne 6.

Selon une source proche du dossier, il serait connu pour des violences sur un agent, à Guéret, en 2024 6. Relaxé, puis condamné en appel à un an avec sursis, il s’est pourvu en cassation : rien n’est définitif 8.

Les autorités le disent fiché S pour son appartenance présumée à l’ultragauche 7. Une fiche S est un signalement du renseignement, pas la preuve d’un acte. Un ami d’enfance dément tout lien avec l’ultragauche 6. Le jour de l’interpellation, le maire déclare : « Il est d’ultragauche et il est probablement le cerveau de cette opération » 8.

Le 22 octobre, un homme de 66 ans est interpellé dans la Creuse 3. Le 24, les deux hommes sont mis en examen et placés en détention provisoire. Ce qui est reproché à chacun n’a pas été précisé 7. Une mise en examen n’est pas un jugement. Ils sont présumés innocents.

L’affaire suit le régime des crimes commis en bande organisée : la garde à vue peut durer 96 heures. La police antiterroriste enquête aussi, mais le parquet antiterroriste ne s’était pas saisi au 20 octobre 4. Aucune décision de justice ne dit encore qui a mis le feu, ni pourquoi.

Ce que le maire a dit du Reichstag

Le 22 octobre, l’hebdomadaire allemand Die Zeit publie un entretien avec le maire, titré : « Il y a là des extrémistes de gauche qui s’entraînent à détruire l’État » 9. Le 26, Libération écrit que le maire « considère que ce qu’il s’est passé dans sa ville le 17 octobre est comparable à la destruction de la Chambre basse allemande en 1933 » 10.

Ces pages bloquent les robots. Ce journal n’a lu que le début de celle de Libération. La phrase exacte du maire reste donc inconnue ici.

Berlin, 27 février 1933

Adolf Hitler est chancelier depuis le 30 janvier. Des élections sont fixées au 5 mars 11. Le soir du 27 février, le Reichstag brûle. Un Néerlandais, Marinus van der Lubbe, est arrêté sur place. Venu de la gauche radicale, il avoue et dit avoir agi seul 12.

La nuit même, Hermann Göring, ministre de l’Intérieur de Prusse par intérim, fait annoncer une « tentative d’insurrection communiste » imminente 12. C’est faux. Les communistes n’avaient préparé aucun plan de soulèvement 13,14.

Fin 1933, à Leipzig, van der Lubbe est condamné à mort, par une loi rétroactive prise après les faits. Ses quatre coaccusés, dont le chef des députés communistes, sont acquittés 15. Il est exécuté en janvier 1934. Le jugement a été annulé en 2007 pour une faute de droit 15,16. Les preuves n’ont pas été réexaminées : ce n’est pas un acquittement 16.

Seul ou pas : une question ouverte

Van der Lubbe a mis le feu, personne ne le conteste.

A-t-il agi seul ? Les origines du feu « restent incertaines », écrit le musée américain de l’Holocauste 13. Après l’ouverture des archives est-allemandes, un bilan de 2003 juge la thèse de l’homme seul « durablement ébranlée », sans établir d’autres auteurs 17. En 2020, un historien juge au contraire « écrasant » l’argument d’un homme seul 18.

Sur un point, il n’y a pas de débat : le régime a su « exploiter l’incendie sans hésiter » 14. Le chef de la police politique de Prusse écrit en 1949 que ses listes d’arrestation étaient prêtes « depuis longtemps ». Ses mémoires ne disent pas que le feu était prévu 19.

Le lendemain, un décret sans date de fin

Le 28 février, le président du Reich signe un décret « pour la protection du peuple et de l’État ». Il vise les « actes de violence communistes mettant l’État en danger » 20. Il suspend « jusqu’à nouvel ordre » la liberté de la personne, le secret des lettres, la liberté de la presse et de réunion, entre autres 20. Il reste en vigueur jusqu’en mai 1945 13.

En mars, les mandats des députés communistes sont annulés 22. La loi des pleins pouvoirs suit 23. À l’été, tous les partis sauf le parti nazi sont interdits ou dissous 22. Fin juillet, plus de 26 000 personnes sont en « détention de protection ». C’est un internement par la police, sans accusation ni juge, fondé sur le décret 12,21.

Les deux dossiers côte à côte

Côte à côte, les pièces montrent d’abord des écarts.

À Berlin brûle le Parlement national, un mois après l’arrivée de Hitler au pouvoir. Le lendemain, un décret suspend les libertés et livre les opposants à une police sans juge.

À Limoges brûle le siège d’une mairie, un soir de mobilisation contre la vie chère. Pour l’incendie, la réponse est judiciaire : garde à vue, mise en examen, détention décidée par un juge 4,7.

L’État prend aussi des mesures de police contre les violences du 17 octobre. Le 19, par exemple, le préfet du Nord impose un couvre-feu aux mineurs non accompagnés, dans des quartiers de Lille, Wattignies, Douai et Denain 25.

Le 22, le président de la République annonce que les préfets interdiront les manifestations du week-end organisées par « des gens qui n’ont aucune légitimité pour cela » 26. La loi ne connaît pas ce critère. Elle permet d’interdire une manifestation pour un seul motif : le risque de trouble à l’ordre public 27.

Ce sont de vraies limites à la liberté de circuler et de manifester. Mais elles restent soumises au juge. Aucune garantie de la Constitution n’est suspendue.

Sur l’acte, les deux dossiers se rejoignent : deux feux volontaires contre un bâtiment public.

Un autre trait se retrouve des deux côtés : une accusation publique contre l’extrême gauche, avant toute décision de justice. Le degré est sans commune mesure. À Berlin, le pouvoir invente une insurrection avant toute enquête. L’accusation sert de motif au décret.

À Limoges, un maire vise une mouvance, pour un acte précis, une fois les images de l’attaque connues et dix-sept gardes à vue faites 2. Les autorités rattachent ensuite le premier suspect à l’ultragauche par sa fiche S 7. Le gouvernement porte la même accusation à l’échelle du pays 28.

Aucun décret d’exception ne suit. Aucune interdiction de parti n’est documentée, aucun internement sans juge non plus.

Ce qui reste à trancher

À Limoges, reste la reconstruction. Le Premier ministre a promis l’aide de l’État 2. Le maire exige un financement intégral, sous peine de démission 5. Aucun montant n’a été publié.

Pour les deux suspects, seul un tribunal rendra un verdict. D’ici là, une personne présentée en public comme coupable avant d’être jugée a un recours. Le juge peut ordonner, même en urgence, une rectification ou un communiqué 24.

Un couvre-feu ou une interdiction de manifester se conteste aussi. En urgence, toute personne visée peut saisir le juge des référés. Il doit se prononcer en quarante-huit heures 29.