Trois compteurs qui ne mesurent pas la même chose
Trois chiffres circulent, et on les mélange souvent. Ils ne parlent pas de la même chose.
Le premier vient de la police et de la gendarmerie. En 2025, elles ont enregistré 4 900 infractions anti-LGBT+ 1. C’est un décompte de faits signalés, pas de faits commis. Il est produit par un service de la statistique publique, contrôlé comme l’Insee, distinct de la communication du ministère 6.
Le deuxième vient d’une association, SOS homophobie. Elle a recensé 1 771 cas en 2025, à partir des témoignages reçus sur ses lignes d’écoute 2. C’est une association militante, partie prenante sur son sujet, et elle le dit elle-même. Son échantillon n’a rien de représentatif.
Le troisième vient d’une grande enquête publique. On y interroge environ 200 000 personnes, qu’elles aient porté plainte ou non. En 2023, 275 000 personnes déclaraient y avoir subi une atteinte anti-LGBT+ 1,3.
Ces trois nombres ne se contredisent pas. Ils comptent des choses différentes. Les additionner n’a aucun sens. Comparer leurs évolutions non plus.
Une hausse comptée n’est pas une hausse des faits
Les faits enregistrés par la police ont presque triplé en dix ans. 1 800 en 2016, 4 900 en 2025 1. La tendance est réelle. Mais elle mesure des enregistrements, pas forcément des violences.
Le service qui produit ces chiffres l’écrit noir sur blanc. Une hausse des faits enregistrés peut venir de plaintes plus nombreuses, d’un meilleur accueil des victimes, ou d’une façon de compter qui change 1,4. Le nombre peut monter sans que le réel bouge.
L’association, de son côté, refuse de conclure à une flambée. Elle note « une légère évolution » du nombre de témoignages, et précise aussitôt que cela n’indique pas une hausse des violences 2.
Le récit d’une explosion des violences n’est donc pas établi par ces chiffres. Le récit inverse non plus. Dire qu’il ne se passe rien serait tout aussi faux.
Ce que les chiffres disent quand même
Reste ce qui est solide. Et c’est lourd.
La grande enquête publique interroge tout le monde, plaignants ou non. Elle mesure donc l’exposition réelle, sans passer par le commissariat. Résultat : les personnes LGBT+ déclarent jusqu’à treize fois plus souvent des violences physiques que les personnes hétérosexuelles (données 2023) 1,3.
Et presque personne ne porte plainte. Trois victimes sur cent, on l’a vu. Le décompte de la police ne voit donc qu’une infime partie des faits.
Ces violences sont surtout verbales. Parmi les crimes et délits de 2025 : un tiers d’injures ou de diffamations, un quart d’atteintes physiques, un cinquième de menaces 1. Une part passe désormais par les écrans. En 2025, 15 % des infractions ont impliqué internet, contre 9 % un an plus tôt 1. Le repérage de ce volet est récent, il grossit sans doute une partie de l’écart.
Des victimes jeunes, des auteurs jeunes aussi
Un chiffre revient, et il concerne des enfants. Près de 400 victimes enregistrées en 2025 avaient entre 10 et 17 ans 1. Près d’une victime sur deux a moins de 30 ans 1.
Du côté des auteurs, la jeunesse frappe aussi. Les 13-17 ans forment un quart des personnes mises en cause, alors qu’ils sont 6 % de la population 1. Une partie de ces faits se joue à l’école : 6 % ont lieu en milieu scolaire 1.
Un détail que les chiffres officiels rendent clair. Les personnes mises en cause sont à 83 % de nationalité française. Les victimes aussi, à près de 90 % 1.
La carte des plaintes, pas la carte des faits
Les chiffres varient beaucoup selon les territoires. Sept infractions pour 100 000 habitants en moyenne en 2025 1. Les grandes villes concentrent plus de la moitié des faits enregistrés. Les campagnes en comptent bien moins, quatre pour 100 000 1.
Là encore, prudence. Le même service prévient que cet écart peut traduire un recours à la plainte plus facile en ville, et de meilleurs dispositifs d’accueil 1. Pas forcément plus de violences. Une ville n’est pas plus dangereuse parce qu’on y compte plus de plaintes. C’est peut-être qu’on y porte plainte plus souvent.
Comment un fait devient un chiffre
Reste une question simple. Comment un acte devient-il une statistique anti-LGBT+ ?
Deux voies existent dans les procédures. Soit la qualification pénale retient une circonstance aggravante liée à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre. Soit un mobile est noté au moment de la plainte, par exemple « homophobie » 1.
Cette circonstance aggravante existe en droit pour ces motifs, sur le même principe que pour le racisme. Elle ne crée pas une infraction à part. Elle alourdit la peine d’un délit déjà constitué, violences, menaces ou injures, quand il vise la personne pour ce qu’elle est 5.
Un angle mort demeure. La statistique officielle traite le sigle LGBT+ d’un bloc. Elle ne sépare pas les actes visant l’orientation sexuelle de ceux visant les personnes transgenres 1. Le seul décompte qui distingue la transphobie est celui de l’association, le moins représentatif. Elle y compte 479 cas en 2025, et décrit une transphobie « d’une rare violence » en hausse 2. À prendre pour ce que c’est : des témoignages reçus, pas une mesure nationale.
Ce qui reste, une fois les chiffres triés
Aucun de ces compteurs ne donne le nombre réel des violences anti-LGBT+. Ce que tous confirment, en revanche, tient en une phrase. Beaucoup de ces faits existent, et presque personne ne les signale. Le silence de quatre-vingt-dix-sept victimes sur cent est, lui, parfaitement mesuré 1,3.
