Un poisson que l’on croyait perdu est réapparu dans le lac Supérieur. Le touladi a retrouvé son niveau d’avant 1938. Derrière ce retour, soixante-dix ans de lutte contre un envahisseur venu de l’Atlantique, et une coopération rare entre deux pays.

Un parasite venu de la mer

Il ressemble à une anguille. Il vit accroché aux poissons. La lamproie de mer se colle par une bouche en ventouse, perce les écailles, et se nourrit du sang. Une seule détruit jusqu’à dix-huit kilos de poisson au cours de sa vie 2. Elle vient de l’océan Atlantique. Dans les Grands Lacs, aucun prédateur ne la mange, et aucun poisson n’a appris à s’en défendre 3.

Comment est-elle arrivée si loin dans les terres ? Par des canaux creusés par l’humain. Le canal Welland, approfondi en 1919, lui a ouvert la route vers les lacs d’en haut. En 1938, les cinq Grands Lacs étaient envahis 2,3.

Une pêche effondrée en six ans

Le résultat a été brutal. Sur le lac Huron, les prises de touladi sont tombées de 940 000 livres en 1940 à 38 000 livres en 1946 1. En six ans, la pêche d’un grand poisson s’est écroulée. Sur le lac Michigan, le touladi a frôlé la disparition 1. Au plus fort de l’invasion, la lamproie tuait chaque année près de cent millions de livres de poisson 10.

Deux pays, une commission

Face au désastre, le Canada et les États-Unis ont fait une chose rare. Ils se sont mis d’accord. Deux traités avaient échoué avant, en 1908 et en 1946. C’est l’effondrement de la pêche qui a fait aboutir le troisième 4. La Convention sur les pêcheries des Grands Lacs est signée le 10 septembre 1954 5. Elle crée une commission commune aux deux pays. Elle tient toujours, soixante-dix ans plus tard 5.

Une arme qui ne vise que la lamproie

La commission a cherché une arme précise. Pas un poison qui tue tout. Un produit qui ne s’attaque qu’à la lamproie. Après des années d’essais, un composé est trouvé à la fin des années 1950 6. On l’appelle le TFM. Il tue les larves de lamproie dans les rivières, là où elles grandissent avant de gagner les lacs. La lamproie n’arrive pas à l’éliminer de son corps. Les autres poissons, si 7.

Le TFM n’agit pas seul. Des barrières bloquent la remontée des lamproies vers les zones de ponte. Des pièges capturent les adultes. Le travail se fait rivière par rivière, sur environ deux cents cours d’eau 6. Chaque année, le programme détruit huit à neuf millions de lamproies 13.

Le retour du grand poisson

Le résultat se mesure. Les populations de lamproie ont chuté d’environ 90 % 8. Ce chiffre ne vient pas seulement de la commission. Un service d’analyse indépendant du Congrès américain le confirme 8. Une revue scientifique aussi 7. La mortalité de poissons causée par la lamproie est passée de cent à dix millions de livres par an 10.

Et le grand poisson est revenu. Le 21 novembre 2024, le touladi du lac Supérieur a été déclaré pleinement rétabli 9. Sa reproduction naturelle a retrouvé son niveau d’avant l’invasion de 1938 9. Il aura fallu près de soixante-dix ans.

« C’est une incroyable réussite, rendue possible par la large collaboration et la coordination des gouvernements tribaux, des États et du fédéral. »

Bill Mattes, président du comité de gestion du lac Supérieur

Un acquis qui se mérite chaque année

Cette réussite a une condition. Ce n’est pas une éradication. La lamproie n’a pas disparu, elle est tenue 8. Arrêter le traitement, c’est la voir revenir.

La preuve est venue toute seule. Pendant la pandémie, les traitements ont été réduits deux années de suite. L’abondance de lamproie est repartie à la hausse dans tout le bassin 11. Le programme a repris, et les cibles ont de nouveau été tenues.

Le reste tient à des budgets. En 2025, des coupes fédérales américaines ont écarté quatorze employés qui travaillaient sur la lamproie 13. Le programme repose sur quelques dizaines de spécialistes, difficiles à remplacer vite 13. Le produit lui-même n’est pas parfait. Il épargne la plupart des poissons, mais une espèce native déjà menacée, l’esturgeon jaune, y est sensible quand elle est jeune 12. L’étude qui l’a montré recommande de mieux caler le calendrier des traitements, pas de les arrêter 12.

L’histoire des Grands Lacs n’est pas celle d’un triomphe définitif. C’est celle d’un travail qui recommence chaque année. Et c’est peut-être ce qui la rend remarquable. Deux pays ont décidé, il y a soixante-dix ans, de ne pas lâcher. Le grand poisson revenu dans le lac Supérieur leur donne raison.