Une carte d’anniversaire et deux règles
Karl Bushby est un ancien parachutiste. L’idée lui vient quand il est encore sous l’uniforme 4. Elle sort d’une carte d’anniversaire envoyée par son père. Il y raconte une dispute entre deux membres des forces spéciales britanniques. La question : peut-on aller à pied de Londres à New York, en passant par le détroit de Béring 3 ?
Son itinéraire part du bas de l’Amérique et finit chez lui, à Hull, sur la côte est de l’Angleterre. Il compte sur douze ans de route 4.
Il se fixe deux règles. Aucun transport pour avancer. Pas de retour au pays avant d’y arriver à pied 3. Même la voile compte comme un transport 2.
Du Chili à l’Alaska
Il remonte toute l’Amérique du Sud. Entre la Colombie et le Panama, il y a le Darién : 320 kilomètres de jungle, sans route. Il lui faut deux mois pour en sortir. Il passe aussi 18 jours en détention au Panama avant de pouvoir repartir 1. Il décrit une zone tenue par la guérilla, des paramilitaires et des cartels 3.
Il traverse l’Amérique centrale. Il entre aux États-Unis en 2002. Il atteint l’Alaska en 2005 1.
Quatorze jours sur la glace
En mars 2006, il s’attaque au détroit de Béring avec un aventurier français, Dimitri Kieffer. Au plus étroit, le détroit fait environ 93 kilomètres. Mais la glace bouge. Les deux hommes parcourent 241 kilomètres en 14 jours pour passer en Sibérie 1,3.
« Un rêve d’ours polaire, mais un cauchemar d’humain. » 3
Karl Bushby parle de glace broyée, d’eau et de froid extrême. Pour lui, c’est « le cœur de tout le voyage » 3. À l’arrivée, des gardes-frontières russes arrêtent les deux hommes : ils ne sont pas entrés par un poste officiel 1.
Attendre, puis repartir au même mètre
Commence alors la partie la plus longue. Son visa russe ne l’autorise à rester que 90 jours sur 180. Il marche donc par tronçons de 90 jours 1. En 2008, la crise financière lui fait perdre ses sponsors 3. Il s’installe au Mexique en attendant de l’argent, et reprend en 2011 1.
En 2012, la Russie lui refuse un nouveau visa. En 2013, elle lui interdit d’entrer pendant cinq ans, une mesure levée dès 2014 1. Pour protester contre cette interdiction, il marche 4 800 kilomètres, de Los Angeles à l’ambassade de Russie à Washington. Ce détour ne compte pas dans son tour du monde 1.
Ses règles lui permettent de prendre l’avion vers un lieu d’attente, souvent le Mexique. Puis il revient au point exact où il s’était arrêté 2,4. Certaines pauses durent jusqu’à trois ans 1.
Après la Sibérie vient le désert de Gobi, en Mongolie. Il le traverse avec des chameaux et un petit groupe, sur 1 130 kilomètres. Puis il continue seul en Chine 1. En 2018, il passe le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan. L’Iran ne lui donne pas de visa. La pandémie arrive. Retour au Mexique 1.
En avril 2025, un média spécialisé de l’aventure fait les comptes : environ 13 années de marche réelle sur 26. Le reste, ce sont les visas, les papiers, l’argent et la pandémie 1.
La mer, deux fois à la nage
Pour gagner l’Europe sans passer par l’Iran ni la Russie, il ne reste qu’une voie : la mer Caspienne, à la nage 1,2,3. En 2024, il nage du Kazakhstan à l’Azerbaïdjan avec la marcheuse Angela Maxwell, déjà présente dans le Gobi. Cela fait 288 kilomètres. Ils passent 32 jours en mer, dont 27 à nager. Trois heures le matin, trois heures l’après-midi. Les nuits se passent sur les bateaux qui les accompagnent 1.
« Je ne suis vraiment pas un nageur, et je n’aime pas nager. »
C’est Karl Bushby qui le dit 1.
Le 2 mai 2025, il franchit à pied le pont du Bosphore, à Istanbul. Il remet le pied en Europe pour la première fois depuis 1998. Son visa turc arrive à expiration, il doit quitter le pays le jour même. Trois mois d’attente au Mexique, encore 2. Puis il reprend la route vers l’ouest, à travers l’Europe.
Reste la Manche. Les exploitants du tunnel refusent de lui ouvrir la galerie de service 4. Alors il nage. Le lundi 5 octobre 2026, dans l’après-midi, il sort de l’eau sur Shakespeare Beach, au sud de Douvres 4. À Douvres, il regarde le drapeau britannique flotter devant son hôtel : « J’ai vu beaucoup de drapeaux ces derniers jours, mais celui-là est spécial » 6.
Il remonte ensuite à pied jusqu’à Hull. Le 1er novembre, il traverse le pont de la Humber, entouré d’une foule 5. Le 2 novembre à 11 heures, il entre sur Queen Victoria Square, en plein centre-ville 5.
Le bilan publié par la presse britannique : environ 50 000 kilomètres, 29 pays, quatre continents 4,5. Ces chiffres sont ceux de l’expédition, repris par la presse. Aucun organisme tiers ne les a publiés ni homologués.
Les inconnus qui l’ont porté
Le 2 novembre, devant la presse à Hull, Karl Bushby parle des autres.
« Il y a tant d’histoires. Des gens qui roulaient huit heures pour me trouver et me nourrir, des gens qui me prenaient chez eux pour me soigner. Et ça venait des plus pauvres parmi les pauvres. » 5
Il a aussi eu des compagnons sur les passages les plus durs : Dimitri Kieffer sur la glace, Angela Maxwell dans le désert et dans l’eau 1. Dimitri Kieffer était à Hull pour l’accueillir. Les deux hommes ne s’étaient pas vus depuis 18 ans 5.
Sur la place, l’ancien parachutiste a lancé à la foule : « C’était un effort mondial, alors faisons une grande ovation pour le reste du monde » 5.
Le prix, et la suite
La route a coûté. En 28 ans, il n’a vu sa mère et son fils qu’une poignée de fois, quand ils venaient le rejoindre en chemin. Il a une petite-fille qu’il n’a jamais rencontrée 3. « Ça pèse de plus en plus lourd avec le temps », dit-il 3. Son corps aussi le dit : « Je sais qu’il est temps d’arrêter. Je le sens dans les genoux et les chevilles » 6.
Tout au long du voyage, il a envoyé des pages de carnet à son père, Keith. Elles seront exposées, avec le chariot qui a porté ses affaires, surnommé « The Beast » 5. Le cinéaste Werner Herzog, qui l’accompagnait sur la route du pont de la Humber, dispose de 1 200 heures d’images tournées en 15 ans pour un documentaire 5.
Karl Bushby sait que l’arrivée sera aussi un choc. Il veut « trouver une mission » pour ne pas déprimer. Il a un livre à écrire pour mai, et une tournée de six dates, dont une au Hull City Hall le 13 novembre 5.
La veille de son arrivée, l’homme qui avait traversé la jungle, la glace et deux mers avait résumé ses 28 ans en une phrase. La gentillesse des inconnus a été, selon lui, « une démonstration incroyable de ce que vaut l’humanité ». Ce jour-là, il avait ajouté : « Je ne serais pas là sans ça » 5.
