Une haine produite en atelier
L’enquête du quotidien japonais Asahi Shimbun décrit une industrie 1. Un manuel, le « procédurier », découpe le travail : script, miniature, images, montage 1. Chaque maillon est recruté et payé à la pièce 2.
Des images sans doute générées par IA défilent « comme un théâtre de papier », sur une voix de synthèse 1. Les histoires vantent le Japon, ou présentent des Chinois comme malfaisants 1. Les plus vues se comptent en centaines de milliers. La plupart portent des publicités : plus c’est vu, plus ça rapporte 1.
Un des sous-traitants, la vingtaine, y a passé deux ans 1.
« Je n’ai aucune idéologie ni rancœur envers les étrangers. J’ai eu peur d’avoir participé sans le savoir à quelque chose d’énorme. »
La haine n’est pas le moteur de cette industrie, elle en est la marchandise 1.
Trois manières de fabriquer un faux
La première est le diaporama tout-IA de l’atelier : images fabriquées, voix artificielle, récit inventé 1.
La deuxième recycle de vraies images. Une vidéo virale montrait un prétendu train chinois « à 700 km/h ». C’était un maglev d’essai japonais, filmé à Yamanashi, à 500 km/h 3. La recherche d’image inversée a retrouvé la vidéo d’origine, postée sur YouTube le 20 décembre 2024 3. L’image était vraie. La vitesse et le pays étaient faux.
La troisième est la plus simple : une vraie image sous une légende qui ment. En février 2026, une vidéo montre des policiers de Tokyo, près de la gare de Shin-Okubo. Ils enveloppent un homme dans une bâche verte. La légende, en anglais : « Le Japon a commencé à rouler les touristes pénibles comme des sushis. Faites des histoires et la police vous emballera et vous expulsera » 4.
Un média local a interrogé onze commerces. Quatre se souviennent : un homme ivre faisait du scandale 4. La bâche est un équipement de transport, « pour des raisons de sécurité », explique la police. Elle dément tout traitement lié à la nationalité, et toute expulsion 4. L’homme, lui, était réel.
Qui propage, et avec quels effets
Sur X, un observatoire américain de la désinformation a mesuré les comptes voués aux récits hostiles aux étrangers 5. Le compte « Himuro » passe de 600 abonnés en février 2023 à plus de 150 000 fin 2024 5. En moyenne, 235 000 vues par message 5.
À l’été 2025, une rumeur affirme que le Japon va accueillir « des millions d’Africains et de Kurdes » 6. Au départ, un communiqué erroné du gouvernement nigérian sur une « catégorie spéciale de visa » 6. Le programme réel, porté par la JICA, agence publique de coopération, jumelait quatre villes avec quatre pays africains. Formation et culture, aucun volet migratoire 6. Elon Musk, propriétaire de X, relaie : « Si ça continue, il n’y aura plus de Japon… » 6.
Une ville visée reçoit près de 200 appels de colère par jour 6. Le 25 septembre 2025, l’agence retire son programme 6. Une fausse information a fait annuler un vrai programme public.
Une inquiétude réelle, des registres en sens contraire
Ces contenus visent une inquiétude réelle. Un sondage de la police japonaise (octobre 2024, 5 000 personnes) la mesure : 76,6 % jugent la sécurité dégradée en dix ans 8. Les fabricants la connaissent : leur manuel prescrit un public âgé et une voix « facile à comprendre » 1.
Fin 2025 : 4 125 395 résidents étrangers, environ 3,3 % de la population, en hausse de 9,5 % sur un an 9. Première nationalité : les Chinois, 930 428 personnes 9. Les registres de police, eux, racontent autre chose.
Les registres de quatorze préfectures comptent 56 706 étrangers mis en cause entre 2021 et 2025, contre 93 899 au pic de 2001-2005 10. Une baisse d’environ 40 %, pendant que la population étrangère doublait presque 10. Rapportée à leur nombre, leur criminalité vaut le quart de son pic 10. Les arrestations d’étrangers en 2024 montent : 12 170, en hausse de 5,5 % 8. Cette hausse suit le rebond général d’après la pandémie, Japonais compris 8. Un autre décompte, à part, suit les étrangers de passage : les touristes arrêtés passent de 8 548 en 2022 à 13 405 en 2024 8. Le nombre d’affaires reste moitié moindre qu’en 2005 8.
La politique a suivi. En juillet 2025, le parti Sanseito remporte 14 sièges à la chambre haute avec le slogan « Japanese First », « les Japonais d’abord » 7. Une étude universitaire juge ses accusations de fraude sociale non prouvées, et souvent de la désinformation 7.
Le miroir : des États s’en mêlent, dans l’autre sens
La désinformation circule aussi dans l’autre sens, et là, des États sont identifiés. En août 2023, Meta retire un réseau de milliers de faux comptes liés à la Chine, publiant en japonais 11. C’est le plus vaste de son histoire, selon l’entreprise 11. Des médias d’État chinois reprennent aussi l’enquête d’Asahi, avec leurs propres « analyses » de vidéos, invérifiables 1. Parties au contentieux, ils documentent un cadrage, pas des faits.
La vague intérieure est-elle téléguidée depuis l’étranger ? Rien ne l’établit. L’observatoire des comptes relais n’a trouvé aucune preuve de pilotage étatique 5. Le rapport qui a cherché un lien entre la Russie et Sanseito ne trouve aucune preuve d’un pilotage direct 12. Le moteur documenté de cette vague est intérieur. Et, pour les vidéos, publicitaire.
À quoi ces vidéos se reconnaissent
Première règle, une limite : il n’est pas toujours possible de savoir si une image sort d’une IA 13. Les organismes de vérification convergent : prouver le vrai est plus solide que détecter le faux 13,18. La provenance tranche, pas l’œil.
Les signes visuels sont des indices, jamais des preuves 14. Texte des panneaux déformé. Ombres mal alignées. Objets qui apparaissent ou disparaissent d’un plan à l’autre 14. À l’inverse, un rendu trop parfait alerte : peau sans détail, sujets impeccables dans un décor qui ne l’est pas 13. Des plans de moins de huit secondes, mis bout à bout, trahissent les générateurs 15. Un repère célèbre est périmé : depuis 2025, les grands modèles dessinent des mains correctes 13.
Les filigranes aident, dans un seul sens. Une fausse vidéo de manifestation au Japon a été attribuée à un générateur de Google par son filigrane invisible, SynthID, extrait de l’image et du son 15. Un filigrane trouvé est un indice fort. Son absence ne dit rien. SynthID ne marque que les modèles de Google. Celui de Sora, chez OpenAI, est posé de façon inégale, et peut être retiré 16. Même logique pour les Content Credentials : une étiquette signée qui dit d’où vient un fichier. Utile quand elle est là. Muette quand elle manque, l’adoption restant volontaire 17.
Le socle tient en cinq questions 18. L’image a-t-elle déjà circulé ? La recherche d’image inversée retrouve la première publication, donc le vrai contexte 18. Le faux « train chinois » a été démonté ainsi 3. Qui l’a postée en premier, avec quelle crédibilité ? Où, en comparant panneaux ou relief avec une carte ? Quand ? Et à qui profite le partage 18 ? L’extension gratuite InVID-WeVerify découpe une vidéo en images fixes et lance la recherche inversée en un clic 19.
Le dernier réflexe ne demande aucun outil. Un événement spectaculaire qu’aucun média fiable ne rapporte est un signal d’alerte 13,14,18. Quand la vérification ne tranche pas, la conclusion honnête est de le dire 13.
Une fiction habillée de réel
Le manuel de la fabrique donnait cette consigne : « c’est une fiction, mais utiliser des noms d’établissements et de lieux réels » 1. Le décor est vrai, l’histoire est inventée. Elle est écrite pour des spectateurs âgés, par des ouvriers payés à la pièce 1,2. L’un d’eux dit n’y avoir mis aucune rancœur 1. Il était payé à la vidéo. Et la vidéo était payée aux vues 1.
