Deux départs de feu, aucune interpellation
Le feu a été fixé le 14 août, puis « maîtrisé » le 17 5,6. Il aura fallu plus de 230 pompiers, des renforts de quatre départements, un avion et deux hélicoptères bombardiers d’eau 4,5. Le parquet de Boulogne-sur-Mer a ouvert une enquête contre X 4.
Ce que dit ce parquet, le 19 août, mérite d’être lu en entier. Il distingue deux départs de feu. Le premier est présenté comme « acquis » : un incendie volontaire « imputable aux migrants », après l’échec d’un départ de bateau 1. Le second « pourrait être lié » à une grenade lacrymogène tirée par des gendarmes 1,2. Sur ce point, les investigations « se poursuivent » 1.
Trois faits encadrent cette annonce. Il n’y a eu aucune interpellation, aucune garde à vue 1. Personne n’a été mis en cause par un nom. Et rien n’a été jugé. « Acquis » est un mot de parquet, pas une décision de justice.
La position du parquet s’est durcie avec le temps. Le 13 août, « rien n’était confirmé à ce stade » 4. Le week-end du 15, les deux hypothèses étaient « examinées, sans fermer d’autres portes » 6. Le 19, le premier départ devenait « acquis » 1. Ce récit est donc récent, pas un constat du premier jour.
Un dernier point pèse. L’un des deux départs met en cause l’action des gendarmes. L’autorité qui qualifie les faits est donc aussi celle dont l’action est en question.
Une dépêche, deux titres
Le 19 août, une même dépêche de l’AFP a servi à deux journaux. Sur CNews, le titre disait : « Le départ de l’incendie […] lié à des tentatives de traversées de la Manche par des migrants » 3. Sur 20 Minutes, le titre disait : « Grenade de gendarme : un incendie ravage 190 hectares » 2. Mêmes faits, titres inverses.
Dans les deux cas, le corps du texte cite les deux départs 2,3. Le choix se joue dans le titre. L’un met un groupe en tête et généralise. L’autre met la grenade. Aucun des deux ne ment sur le détail. Chacun décide de ce qu’on retient.
Le facteur que le titre efface
Un fait manque à ces titres. Cet été, pour la première fois de leur histoire, le Nord et le Pas-de-Calais ont été placés en vigilance renforcée sécheresse 7. Une situation qualifiée d’« inédite », qui « augmente le risque d’incendies » 7.
Un mois avant le feu, l’Office national des forêts avait déjà nommé les zones à risque. Les forêts dunaires et le secteur d’Hardelot étaient « les plus exposées » 7. C’est exactement là que le feu a pris.
La saison entière le confirme. Dans le Pas-de-Calais, les départs de feu ont doublé en 2026 par rapport à 2025. Les surfaces brûlées, elles, ont triplé 8.
La préfecture rappelle que plus de neuf feux sur dix sont « d’origine humaine » 8. Ce chiffre ne désigne personne. Il mêle mégots, barbecues, travaux et actes volontaires 8. Et ce déplacement du risque vers le nord n’a rien d’un hasard. Des étés plus chauds assèchent la végétation, et la saison des feux gagne des régions jusque-là épargnées 9.
La maire de Neufchâtel-Hardelot, elle, ne s’y trompe pas. Interrogée sur un feu qui serait parti d’un bateau d’exilés, elle répond :
« Le facteur majeur cette année, celui qui déclenche ces incendies, c’est quand même la sécheresse. La sécheresse fait que le territoire est extrêmement fragilisé. » 5
Sur ces dunes, des gens sans eau ni électricité
Reste la question que le feu a mise en lumière. Qui vit là, et comment.
Depuis le démantèlement de la « jungle » de Calais en 2016, l’État applique une règle sur tout le littoral : « zéro point de fixation » 10. Le but affiché est de dissuader les exilés de s’installer. En pratique, cela veut dire des destructions d’abris presque tous les jours 10.
Les conditions de vie, elles, sont documentées depuis des années. Une institution indépendante de l’État les a décrites en 2021 : accès insuffisant à l’eau, à l’hygiène, à un hébergement digne 10. À Calais, un arrêté a même interdit la distribution de nourriture gratuite en centre-ville 10. Une ONG internationale a constaté la même chose la même année 11.
Ces conditions ont un nom juridique. En 2017, le Conseil d’État a jugé qu’à Calais, l’absence d’eau et de sanitaires exposait les exilés à un traitement « inhumain ou dégradant » 10. Il a ordonné à l’État d’installer des points d’eau, des latrines et des douches 10.
Ce n’est pas seulement le constat d’associations. La même année, une inspection de l’État lui-même a confirmé des « manquements » des forces de l’ordre à Calais : tentes lacérées, couvertures confisquées et jetées, objets brûlés sur place 10.
Rien n’indique que la situation ait changé. En 2023, plus de 700 expulsions de camps ont été comptées près de Calais et Dunkerque, un démantèlement « tous les deux jours » 13. Fin 2025, six associations ont de nouveau attaqué l’État en justice. En cause, un campement du Dunkerquois « sans accès à l’eau, l’hygiène, l’assainissement, la nourriture ou l’électricité » 12.
Cette absence d’électricité éclaire le dossier autrement. Sans courant, on cuisine et on se chauffe à la flamme nue, près de tentes serrées. Le lien entre ces feux de fortune et un grand incendie n’est pas chiffré, et rien ici ne permet de l’affirmer. Mais un fait est établi : la politique qui chasse ces personnes d’un lieu les disperse vers d’autres, comme ces zones dunaires 10.
Le rapprochement entre le feu et la présence de migrants n’est d’ailleurs pas qu’une affaire de titres. Il est écrit dans un acte de l’État. L’arrêté qui a interdit l’accès aux massifs affiche deux buts : la « prévention des risques d’incendie », et « limiter la présence et l’installation de migrants en situation irrégulière » 5.
Ce qui tient, au bout de l’enquête
Un fait tient plus solidement que les autres. Aucune personne n’a été interpellée ni jugée pour ce feu 1. Un seul des deux départs est dit « acquis » par le parquet, et l’autre pointe vers une grenade 1. Le terrain, lui, était prêt à brûler depuis des semaines. Un mois avant l’étincelle, ces dunes figuraient déjà sur la liste des zones les plus exposées du département 7.
