Les chiffres qui font peur mesurent un risque, pas une réalité
Les nombres qui circulent sont spectaculaires. Une institution monétaire internationale estime que 40 % de l’emploi mondial est «exposé» à l’IA, et près de 60 % dans les pays riches 1. Une organisation intergouvernementale chiffre à environ 27 % les métiers à «haut risque» d’automatisation dans ses pays membres 2. Ces nombres disent une exposition, ou un risque théorique. Ils ne comptent aucune suppression réelle.
Le passé invite à la prudence. En 2013, une étude annonçait 47 % des emplois américains menacés. Ce chiffre est aujourd’hui jugé faux, y compris par le rapport commandé par l’exécutif français 3. L’approche par tâches donne une «borne haute», pas une prévision.
Sur le terrain, l’usage reste limité. En 2024, 10 % des entreprises françaises de dix salariés ou plus utilisaient l’IA 4. Un tiers seulement des grandes entreprises. L’organisation intergouvernementale le reconnaît. À ce stade, elle ne trouve pas d’effet notable sur le niveau d’emploi 2.
Une agence des Nations unies va plus loin. Son analyse conclut que l’effet dominant de l’IA générative est d’augmenter le travail, pas de le remplacer 5. Un seul groupe de métiers est fortement exposé, le travail de bureau. Pour les autres, la part de tâches très exposées reste entre 1 et 4 %.
Un seul recul d’emploi a été réellement observé, dans l’informatique française depuis 2023. L’institut statistique ne l’attribue pas à l’IA. D’autres facteurs de conjoncture jouent aussi 6. Reste un point que personne ne mesure, l’effet net. Les emplois créés moins les emplois détruits, à l’échelle du pays. Aucune source sérieuse ne le chiffre. Ni chômage de masse constaté, ni preuve d’un effet neutre.
Ce que l’IA rapporte, et à qui
Là où elle est déployée, l’IA produit des gains réels. Dans un centre d’appels étudié de près, un assistant a fait grimper de 14 à 15 % le nombre de dossiers traités par heure 7. Le gain se concentre sur les agents les moins expérimentés, jusqu’à 30 %. L’outil diffuse le savoir-faire des meilleurs. Mais c’est une seule entreprise, un seul métier. Les auteurs préviennent eux-mêmes. Ce n’est ni un effet sur l’emploi, ni sur les salaires.
À l’échelle d’un pays, le gain attendu est modeste. Une modélisation académique le plafonne à 0,66 % de productivité sur dix ans 8. Des nombres bien plus élevés circulent aussi. Une banque d’affaires promet +7 % de produit intérieur brut, un cabinet de conseil des points de croissance chaque année. Ces acteurs vendent la promesse. Le travail académique écarte leurs chiffres, faute de méthode solide 8.
La taille du gain est une chose. Sa répartition en est une autre. Sur ce point, les deux sources de référence pointent la même direction. Pour l’institution monétaire, «dans la plupart des scénarios, l’IA aggravera probablement les inégalités» 1. Les gains iraient d’abord au capital et aux hauts revenus. La modélisation académique dit la même chose. L’écart entre revenus du capital et du travail se creuserait 8. Ce sont des scénarios, pas des mesures. Ils vont dans le même sens.
Un précédent éclaire le mécanisme. Aux États-Unis, l’automatisation entre 1980 et 2016 explique de 50 à 70 % des écarts de salaires apparus sur la période 9. Le salaire réel des hommes sans diplôme a reculé de près de 9 %. Le tout pour un gain de productivité, lui, modeste. Ce n’était pas l’IA générative, mais des robots et des logiciels. Le schéma, lui, se répète. Forte redistribution contre les moins qualifiés, gain d’ensemble limité.
La valeur, elle, se concentre déjà. En juillet 2025, un fabricant de puces a dépassé 4 000 milliards de dollars en Bourse 10. Sept géants de la technologie pèsent à eux seuls un tiers de l’indice S&P 500 10. Quatre groupes du cloud ont dépensé un record de 410 milliards de dollars en un an pour leurs infrastructures 10. L’ossature de l’IA tient dans très peu de mains.
En France, la balance penche déjà vers le capital, sans même l’IA. En 2024, les inégalités de niveau de vie ont atteint leur plus haut niveau depuis 1996 11. Les revenus du patrimoine ont tiré la hausse, dividendes en tête, en progression de 32 %. Les 20 % les plus aisés captent 38,8 % du total, les 20 % les plus modestes 8,4 %. L’effet prévu de l’IA s’ajouterait à une pente déjà là.
Et pour les salariés dont le métier change
Derrière ces nombres, il y a des métiers précis. Les plus exposés en France, d’après un décompte cité par le rapport public, sont comptable, secrétaire, télévendeur, interprète, journaliste, graphiste 3. Les moins exposés, couvreur, cuisinier, aide ménagère, coiffeur. Pour beaucoup de salariés, la crainte de voir son poste changer est concrète. Elle repose sur du réel.
Face à cela, l’argent public existe, mais il vise ailleurs. Les 109 milliards annoncés en 2025 vont d’abord aux centres de données 12. Le volet formation forme «à» l’IA, avec 400 000 places visées d’ici 2030, pour répondre aux besoins de la filière 13. L’objet affiché est de former des spécialistes, pas de reconvertir les salariés déplacés.
Le seul outil qui visait les salariés menacés a fait long feu. Créé en 2021, doté de 500 millions d’euros, il n’a presque pas servi. En 2023, 352 projets, pour 12 millions d’euros dépensés 14. Un corps d’inspection a recommandé de le supprimer. Il l’a été, remplacé début 2026 par un autre dispositif, générique lui aussi.
La formation générique, elle, fait débat. Un rapport de contrôle public juge peu efficace un plan de près de 15 milliards d’euros sur cinq ans 15. Parmi les demandeurs d’emploi formés, environ un sur quatre retrouve un emploi durable. D’autres évaluations mesurent malgré tout un effet positif des formations qualifiantes. Le désaccord porte sur l’efficience et le ciblage, pas sur l’inutilité.
Reste le filet de dernier recours, l’assurance chômage. Depuis 2023, sa durée d’indemnisation a été réduite de 25 % 16. La durée potentielle moyenne est passée de 20 à 16 mois. La mesure touche près de neuf nouveaux allocataires sur dix. Ce régime traite la perte d’emploi sans regarder sa cause. Aucune de ses règles ne vise les licenciements liés à l’IA.
Un seul droit s’attache expressément à la «nouvelle technologie». Le code du travail impose d’informer et de consulter les représentants du personnel avant son introduction (article L2312-8). C’est une procédure en amont, pas un accompagnement de la perte d’emploi. Le besoin de préparer ces reconversions, lui, est identifié de longue date. Un conseil public le notait dès 2017, un service de Bercy le jugeait «nécessaire» en 2026 17. Aucun dispositif dédié n’a été voté. Le constat tient en une phrase. Aucun outil public français ne cible la perte d’emploi due à l’IA.
Ailleurs, les règles protègent, elles ne partagent pas
Hors des frontières, le tableau se répète. En vigueur, une directive européenne de 2024 encadre le travail des plateformes numériques 18. Elle impose de la transparence sur la gestion par algorithme et une supervision humaine. Un algorithme ne peut pas licencier seul. Mais ce texte protège et rend lisible. Il ne partage pas la valeur et n’indemnise personne.
Ce qui touche à la redistribution reste au stade des mots. Les institutions internationales recommandent trois choses, des filets sociaux, de la reconversion, du dialogue social 1,2,5. Aucune n’a de pouvoir de décision. Le Fonds monétaire ne réclame d’ailleurs aucun impôt précis.
Une piste a été testée, le revenu garanti. Un essai américain a versé 1 000 dollars par mois pendant trois ans à un millier de personnes. Les effets mesurés sont modestes, une à deux heures de travail en moins par semaine, des gains de santé brefs 19. L’organisme qui l’a mené est financé par le patron d’une entreprise d’IA, promoteur public de ce revenu. Sa responsable elle-même prévient que ce n’est pas une solution miracle.
Une autre piste a été écartée, la taxe sur les robots. Proposée par un milliardaire de la technologie, elle figurait dans une première version d’un texte du Parlement européen. Elle a été retirée, puis rejetée au vote de 2017 20. Le fil rouge est le même partout. Le besoin de redistribution est identifié, il n’est décidé nulle part.
L’issue n’a pourtant rien d’un destin technologique. Les mêmes institutions le disent. Ce sont les choix politiques, sur la fiscalité et la protection, qui décideront de qui touche les fruits de l’IA 1,5. Pour l’instant, ces choix ne sont pas faits.
