En juillet 2022, dans une petite ville de l’Iowa, un groupe de centres de données a pompé près de 11,5 millions de gallons d’eau en un mois. Soit environ 6 % de ce que consomme tout le district voisin. C’est l’un des rares chiffres d’eau relevés au compteur. Le reste du débat sur les ressources de l’intelligence artificielle tient à des estimations, des projections, et une question rarement posée de front : qui règle l’addition.

Le courant : une hausse réelle, pas un raz-de-marée

Les centres de données ont consommé environ 415 térawattheures en 2024. C’est à peu près 1,5 % de l’électricité mondiale 1. La croissance est rapide. Environ 12 % par an depuis cinq ans, plus de quatre fois le rythme de la demande totale 1. L’IA en est le moteur principal.

Le scénario central de l’agence de référence voit cette consommation plus que doubler d’ici 2030. Autour de 945 térawattheures, un peu moins de 3 % du total mondial 1. C’est une projection, pas un fait acquis. La fourchette va presque du simple au double selon les hypothèses.

Un chiffre remet les proportions en place. D’ici 2030, les centres de données pèseront moins de 10 % de la hausse de la demande électrique mondiale 1. Loin derrière l’industrie, la climatisation et les voitures électriques. Le « l’IA va tout engloutir » force le trait. Le « c’est négligeable » aussi.

Tout tient dans un mot : la concentration. L’effet est lourd par endroits, léger en moyenne. Près de la moitié de la hausse américaine vient des centres de données 1. En Irlande, ils captent déjà 22 % de l’électricité du pays, plus que tous les foyers des villes réunis 9. Ailleurs, l’aiguille bouge à peine.

L’eau : deux robinets, et un mot qui change tout

L’IA boit de l’eau de deux façons. D’abord sur place, pour refroidir les serveurs. Ensuite, plus discrètement, à travers l’eau des centrales qui fabriquent son électricité. Ce second robinet est souvent le plus gros, trois à cinq fois le premier 2.

Ici, un mot commande tout.

Prélevée, elle est pompée puis en partie rendue à la rivière. Consommée, elle s’évapore et ne revient pas. Gonfler avec l’une ou minimiser avec l’autre, c’est le premier tour de passe-passe possible, dans les deux sens.

Les chiffres qui circulent sont presque tous des estimations. Entraîner une version connue de ces modèles aurait évaporé environ 700 000 litres sur site 2. Une conversation type « boirait » à peu près un demi-litre pour dix à cinquante échanges, eau indirecte comprise 2,3. Ces ordres de grandeur portent sur un modèle précis et varient énormément selon le lieu et la saison. Ce ne sont pas des constantes universelles.

Les seuls faits durs sont des relevés de compteurs municipaux. L’Iowa en 2022 3. Et The Dalles, dans l’Oregon, où les centres de Google ont utilisé près d’un tiers de l’eau de la ville en 2021 12. Pour obtenir ce chiffre, un journal a dû affronter un procès. La municipalité voulait garder les volumes secrets, avec l’appui financier du géant 12. Elle a abandonné après treize mois.

Une boîte noire, et des progrès

Combien consomme exactement une requête ? Personne ne peut le dire de l’extérieur avec certitude. Les fabricants des modèles fermés forment « une boîte noire totale » 16. Le chiffre le plus cité, environ 0,34 wattheure par requête, vient d’un billet de blog du patron d’OpenAI, sans la moindre méthode publiée 16. Même l’agence de l’énergie écrit que ce manque de données empêche toute évaluation solide 1.

Les estimations sérieuses vont de 0,3 à plus de 2 wattheures par requête texte, et grimpent fort pour l’image et la vidéo 15,16. L’écart n’est pas une contradiction. C’est de l’incertitude, faute de transparence.

Une chose n’est pas cachée, en revanche. Les émissions des géants montent, et ils le reconnaissent eux-mêmes. Google admet une hausse de 48 % depuis 2019 13. Microsoft, environ 25 % sur la seule année 2025 14. Le chiffre de Microsoft est en partie comptable. Il vient aussi de l’arrêt de certificats renouvelables qui abaissaient le bilan déclaré, pas seulement d’émissions nouvelles 14. Les deux disent leurs objectifs climatiques 2030 menacés par la course à l’IA 13,14. L’aveu reste crédible : une entreprise ne se noircit pas par plaisir.

Reste que l’efficacité progresse aussi. Une estimation d’énergie par requête a été divisée par dix en une seule révision 15. Des centres passent au refroidissement par air pour économiser l’eau. Le volume total continue de monter, car les usages explosent. Mais figer la consommation d’une requête à son pire niveau serait aussi faux que de la nier.

Qui règle l’addition

C’est le cœur de la question. Et la réponse la plus documentée vient des États-Unis. Là-bas, une partie du coût des réseaux électriques bâtis pour ces centres retombe sur le grand public. Le mécanisme s’appelle la socialisation des coûts. Il est établi sur pièces.

Une étude juridique de Harvard a passé en revue près de cinquante procédures officielles.

« Les structures tarifaires qui socialisaient les coûts d’une distribution fiable forcent aujourd’hui le public à payer pour une infrastructure conçue pour une poignée d’entreprises extrêmement riches. »

Harvard Electricity Law Initiative, revue de près de 50 procédures réglementaires

L’opérateur du plus grand marché électrique américain répond qu’un réseau neuf profite à tous 7. Le partage n’est pas tranché. Mais les chiffres d’allocation, eux, sont réels. À la dernière enchère de capacité de ce marché, les centres de données ont pesé 40 % des coûts. Soit 6,5 milliards de dollars 8. Le surveillant indépendant du marché en fait « la principale raison » des prix élevés 8. Dans le Maryland, deux tiers des coûts de transport tombent en moyenne sur les foyers 7.

À côté du kilowattheure, il y a l’impôt. Pour attirer ces centres, au moins 36 États américains renoncent à des taxes. Le Texas et la Virginie y laissent chacun environ un milliard de dollars par an 10. C’est le contribuable qui comble ce manque, pas le voisin sur sa facture. Deux coûts bien réels, mais distincts.

Reste un chiffre qui a beaucoup tourné. Les factures américaines auraient bondi de 267 % à cause des centres de données. C’est largement faux 11. Le calcul confond le prix de gros et la facture finale. Les factures résidentielles ont bien grimpé, d’environ 42 % en cinq ans, et les centres y contribuent par endroits 11. Mais l’équipement, un réseau vieillissant et la transition énergétique pèsent aussi. Attribuer toute la hausse à l’IA est un raccourci.

Et en France

Le cas français est à part, et le contraste mérite d’être posé net. Aujourd’hui, les centres de données consomment environ 10 térawattheures par an. À peu près 2 % de l’électricité nationale 4. Huit gros sites en service, pour 800 mégawatts 4. C’est modéré.

Ce qui explose, c’est l’annonce. Près de 18 gigawatts de capacité étaient réservés en mai 2026, contre 5 fin 2024 4. Et 109 milliards d’euros d’investissements privés ont été annoncés au sommet de Paris sur l’IA, début 2025 6. Deux précautions s’imposent. Une réservation n’est pas une consommation. Il faut dix à quinze ans pour atteindre le gros de la puissance réservée. Et des projets tomberont en route 4. Et 109 milliards annoncés ne sont pas 109 milliards dépensés 6.

Surtout, le report de la note sur les ménages, prouvé aux États-Unis, n’est pas établi en France. Le marché n’a rien de comparable. Un gestionnaire de réseau unique, un tarif fixé par le régulateur, un mix électrique nucléaire. Aucune source sérieuse ne documente, à ce jour, une hausse de facture française due à l’IA. Affirmer l’inverse reviendrait à inventer.

Le mix décarboné est même un atout. À consommation égale, un centre installé en France émet bien moins de CO2 qu’ailleurs, grâce au nucléaire et au renouvelable 5. L’avantage est réel. Il a une limite. L’électricité bas-carbone reste une ressource finie, que se disputent aussi les transports, l’industrie, l’hydrogène 5. Et le carbone n’est pas le seul impact. L’eau, le foncier, la chaleur restent posés. Près de Marseille, aux Pennes-Mirabeau, un projet a déjà déclenché recours et inquiétudes de riverains, sans qu’aucun chiffre d’eau du site n’ait été rendu public 17.

Voilà où en sont les faits. L’IA consomme des ressources bien réelles, et en hausse. L’essentiel ne se lit pas dans la moyenne planétaire, mais dans quelques régions, quelques villes, quelques compteurs. Et dans une addition dont une part, aux États-Unis, tombe déjà sur des ménages qui ne décident de rien.